Seguey, précédé d’un domestique en habit noir, rencontra Odette dans l’antichambre. Il s’arrêta pour la saluer. Elle remarqua qu’il s’inclinait profondément et que quelque chose entre eux paraissait changé.
—Suis-je en retard? lui demanda-t-il.
Il ne l’avait pas revue depuis son départ de Belle-Rive. Elle portait une robe verte très éclatante. Dans le salon, quand elle entra, les yeux exprimèrent une admiration dont il fut flatté:
«Quel dommage, pensa-t-il, qu’elle ait les mains lourdes.»
Instinctivement, quand il l’avait vue, il s’était composé une attitude; maintenant encore, il avait l’impression que les convenances lui suggéraient certains sentiments: somme toute, elle était jolie, d’une beauté un peu trop physique et comme vide de pensées, mais son teint avait le rose nacré des coquillages.
«C’est du moins une jeune fille énergique et droite», pensa-t-il un moment après, comme s’il avait eu à la défendre contre lui-même.
A l’instant où Mme Lafaurie regardait la pendule avec inquiétude, un dernier convive arriva. C’était un de ses cousins, Auguste Montbadon, bibliophile et collectionneur, qui avait le défaut de se faire attendre. Ses amis déploraient son inexactitude et aussi qu’il dépensât plus que de raison pour enrichir sa bibliothèque. Quand il vit Seguey, un sourire éclaira son visage rond.
Le dîner fut servi cérémonieusement, avec le luxe habituel de linge damassé et d’argenterie. Un sauternes couleur de soleil accompagna les grosses huîtres vertes; après le filet aux champignons, le verre voisin se remplit d’un Château-Laroze. M. Butlow, déjà repu et congestionné, le compara avec La Mission; il parla aussi d’une excellente bouteille qu’il avait fait boire à des Hollandais.
La conversation continuait de languir un peu, M. Lafay aborda la question des changes:
—Les Américains, déclara-t-il, vont recevoir nos vins légers; si la chose n’est pas encore faite, elle le sera demain.