Il se rengorgea et regarda autour de lui pour mesurer l’effet de cette nouvelle.
M. Lafaurie paraissait sceptique:
—La question reste bien discutée.
Discrètement, avec des sourires, des sous-entendus, il parla d’un débit de tempérance ouvert à Bordeaux: le premier soir, l’homme de confiance qu’on y avait mis était ivre-mort. Montesquieu, ajouta-t-il, plantait de la vigne, c’était lui qui restait dans la vérité.
Il s’interrompit pour conjurer Mme Butlow de reprendre un peu de filet. Butlow, circonspect depuis la guerre, n’osa pas dire que les Allemands du moins buvaient bien; mais il parla des caves du Nord qui avaient besoin d’être regarnies.
Montbadon, le bibliophile, rappela que le grand-duc Constantin de Russie, frère du tsar, passant à Bordeaux, acheta vingt-quatre mille francs un tonneau d’Yquem.
—Oh! manifesta le jeune Anglais dont les mâchoires avaient travaillé jusque-là silencieusement, vous avez dit vingt-quatre mille francs!
Sa phrase se termina par un gloussement de stupéfaction.
Mme Lafaurie surveillait l’entrée de Frédéric qui apportait un plat de bécasses. Une longue rôtie, sur laquelle les entrailles étaient écrasées, fut placée devant son mari qui se réservait d’y ajouter lui-même divers ingrédients. La rôtie de bécasses nécessitait une sorte de rite. Il récapitulait: beaucoup de beurre, un peu de muscade, un jus de citron, du poivre, du sel, une goutte de cognac...
Tous les convives suivaient des yeux les évolutions de son couteau qui triturait sur le pain détrempé une crème de couleur brune. La rôtie, renvoyée à la cuisine, pour passer sur le gril, reparut trois minutes après et fut goûtée avec attention: