Le lendemain, un peu avant quatre heures, Paule se dirigeait vers le Pavé des Chartrons. La place des Quinconces et les quais étaient noirs de ces promeneurs du dimanche qui vont en famille à travers les rues, achetant aux petits marchands des ballons de toutes les couleurs tenus par un fil, des sucres d’orge, des pains au lait, et des arachides grillées. Un grand calme régnait pourtant sur le port, à cause du travail arrêté, des grues immobiles. La vie ralentie couvrait les chaussées à la manière d’une eau presque étale.
L’après-midi était ensoleillé. Paule marchait, le cœur battant, dans un état de vaillance et de décision qui tendait ses forces. Il lui était impossible de s’adresser à Seguey et elle était trop fière pour lui demander jamais des explications. Mais Mme Lafaurie recevait le dimanche; elle s’était dit que rien ne l’empêcherait d’être accueillie, à Bordeaux comme à Belle-Rive, bien qu’aucune invitation ne lui eût été adressée.
En réalité, sa simple logique faisait fausse route, et il y avait là une nuance qui lui échappait. Elle ne savait pas que certaines relations de voisinage ne sont admises qu’à la campagne, et qu’elles ne sauraient être transplantées, à Bordeaux surtout, où chaque milieu se défend par une intermittente faculté d’oubli. Il en est de ces relations comme de toutes celles que l’on peut faire fortuitement, au collège, aux eaux, sur les plages, et dont chacun sait qu’elles ne comptent pas.
Mais ce sont des choses au milieu desquelles s’égarent les natures simples. Paule ignorait de même qu’une jeune fille isolée est partout reçue d’un air méfiant, parce que sa situation n’a de place dans aucune catégorie. Elle ne savait même pas, l’ignorante, ce que représente sur le «Pavé» l’alignement des hôtels discrets et corrects. Une aristocratie s’y est constituée, issue du Danemark, de Hambourg et de l’Angleterre, qui a acquis peu à peu son droit de cité, constitué un code, et dans laquelle il lui eût été presque aussi impossible de pénétrer qu’à un chrétien d’entrer dans la Mecque. Elle ne savait pas ce qu’est le Bordeaux véritable, entrepôt des Antilles, de l’Amérique du Sud et du Sénégal, marché des arachides et du caoutchouc, cité des grands vins, dont la suzeraineté commerciale s’étend à travers les mers. Ses mœurs véritables lui étaient aussi étrangères que celles de la Chine, parce que cette science des valeurs sociales, cette hiérarchie sans galons, sans grades, ne s’apprend dans aucun manuel. Le monde lui apparaissait comme une réunion de personnes aimables et polies, où, à vrai dire, elle respirait mal, mais sans soupçonner que son cœur viendrait s’y briser.
Tout en montant le grand escalier fraîchement repeint, au tapis épais, elle avait seulement l’impression que son sort allait se décider. Elle pensait à Seguey qu’elle allait revoir. Pourtant, quand un domestique l’accueillit sur un grand palier, meublé d’une commode ventrue et de chaises anciennes, elle sentit avec angoisse la fausseté de sa situation. Que venait-elle faire dans cette maison et était-ce sous les yeux d’Odette qu’elle allait mettre Gérard en demeure de se décider? N’y avait-il pas là une démarche qui pouvait paraître vulgaire, et dans quelle position cruelle ne se trouveraient-ils pas tous les trois?
Le grand salon était plein de monde. Elle eut la sensation que son entrée causait de l’étonnement. Les messieurs qui se tenaient debout reculèrent comme si personne ne la connaissait. Des mots bourdonnaient à ses oreilles: «Nous ne vous attendions pas», disait Mme Saint-Estèphe sur un ton indéfinissable. Odette, avec une brusque rougeur qui colora son visage jusqu’à la nuque, lui tendit rapidement la main.
Devant Mme Lafaurie, elle s’arrêta, attendant qu’une conversation engagée entre plusieurs dames lui permit de la saluer. Ainsi isolée, le visage calme, elle avait un charme singulier de distinction et de gravité. Seguey, qui la vit à cette minute, ne devait jamais l’oublier.
Il avait réprimé d’abord un mouvement violent de surprise et d’irritation. Comment était-elle venue ici? Voulait-elle le poursuivre, faire un éclat? Mais devant son air de dignité qui lui faisait comme une solitude au milieu du monde, il eut honte de ces sentiments. Les préoccupations de ces derniers jours l’avaient amincie. Elle lui parut plus grande, transfigurée par une beauté pathétique qui montait de l’âme.
Il sentait bien qu’elle était venue parce qu’elle savait. Était-ce un dernier effort qu’elle avait tenté, ou sa présence signifiait-elle une acceptation des faits accomplis? A cet instant, il vit qu’elle l’apercevait dans le groupe des jeunes gens et allait vers lui; leurs mains se touchèrent comme s’ils eussent été l’un pour l’autre des étrangers.
—Lui avez-vous dit la nouvelle? demanda Mme Saint-Estèphe qui approchait toute scintillante dans une robe bruissante de perles de jais. Mais un mouvement se produisit vers la salle à manger dont les portes venaient d’être ouvertes. Une fois encore, Paule vit tout proche ce visage qui avait pour elle reflété l’amour. Elle le regarda profondément. L’expression en était si humble et si suppliante qu’elle eut honte pour lui et détourna lentement les yeux.