Dans la salle à manger, une bande de jeunes filles commençaient à servir le thé; elles portaient des robes de taffetas aux nuances vives, qui ressortaient parmi les toilettes sombres des jeunes femmes presque toutes habillées de noir. L’une d’elles, très belle, gainée de velours, son grand chapeau ombragé d’une plume, avait une bouche relevée sur des dents d’un éclat laiteux. Un groupe l’entourait. Maxime Le Vigean, luisant, trop nourri, le cou cramoisi dans son faux col, lui parlait très haut; autour de lui se tenaient d’autres jeunes gens dont la principale occupation était de manger du foie gras truffé dans les restaurants.
Paule était restée debout et remuait d’un geste machinal le thé dans sa tasse. La nouvelle dont avait parlé Mme Saint-Estèphe, et qui n’était sans doute pas officielle encore, elle la connaissait. Seguey était au fond de la salle à manger à côté d’Odette. Chaque fois qu’elle se tournait vers lui, ses yeux clairs brillaient. L’éclat du succès était répandu sur toute sa personne. Elle portait cette robe verte qui s’harmonisait avec son teint; ses cheveux blonds formaient sur ses joues de grosses coquilles, et un bracelet s’enroulait autour de son bras. Sa coiffure était exactement celle qui figurait à toutes les pages des journaux de modes, de même que les trois volants de sa robe s’étalaient sur les derniers catalogues des grands couturiers. Mais le sourire qui entr’ouvrait sa large bouche, un peu tombante, la montrait grisée de joie orgueilleuse.
«L’aime-t-il, se demanda Paule?» Elle le regarda aussi avec un détachement d’elle-même qui était une sorte d’inconscience. Auprès de la grande jeune fille, il paraissait petit, d’une finesse nerveuse. Sa physionomie était soucieuse, avec une expression de politesse un peu forcée. Où étaient ce feu dans le regard, cette supplication passionnée qu’elle avait vus sur ce visage et qui exerçaient sur elle un pouvoir terrible? Ici, il paraissait plus semblable aux autres. L’homme qui s’était rapidement penché sur elle avait disparu. Celui qui se tenait à côté d’Odette, avec tant de tact, n’était pas le même. Leurs deux visages se détachaient sur le fond mouvant de la vie mondaine, et elle eut l’impression que ce milieu où on affectait de ne point la connaître le lui reprenait avec une force qu’elle avait toujours pressentie, et qui avait, dès les premiers jours, oppressé son cœur.
Plusieurs personnes autour d’elle allaient et venaient. Elle posa sa tasse sur une desserte. Les sensations qu’elle éprouvait brouillaient maintenant la vue distincte de toutes ces choses; elle sentait bien qu’elle devait partir, mais un sentiment plus fort qu’elle la retenait à son supplice.
Dans le flot qui la ramenait vers le salon, Maxime Le Vigean, qu’elle avait vu à Belle-Rive, passa près d’elle sans la saluer. Cette grossièreté fit monter le sang à son visage, en même temps que se répandait en elle une impression de secours divin; parmi tous ces gens dont l’ensemble paraissait parfaitement poli et bien élevé, et où elle était seule, elle sentit affluer un sentiment de pardon qui débordait tout. Que lui importait ce que l’on pensait, ce qu’on pouvait dire? Une beauté supérieure était dans son cœur qui l’enivrait comme un autre amour.
Dans le salon, Seguey s’approcha d’elle. Sous le léger voile qui recouvrait son chapeau et retombait sur ses épaules, son visage avait un recueillement indéfinissable.
Elle eut un sourire qui parut comme un rayon de soleil dans un soir de neige. Un instant, il essaya de ressaisir les mots que depuis une heure il avait cherchés, et qui ne pouvaient être ceux qu’il aurait voulus.
—Vous savez, murmura-t-il—et il s’interrompit—vous savez qu’il y a des choses plus fortes que nous.
Il s’arrêta encore, fit un geste de lassitude comme si ces choses ne pouvaient être dites, maintenant ni jamais, la regarda d’une manière inexprimable et disparut dans un groupe qui se déplaçait.
A côté de Paule, une jeune femme en robe de taffetas sombre, brodée de soie grise, blâmait le mariage d’une de ses amies: