Dans le bas, mis en valeur par la pénombre empourprée des loges, des bustes de femmes se détachaient.

Odette, assise au premier rang, sa lorgnette de nacre posée sur le bourrelet de velours rouge, rendait des saluts. Elle se retourna pour parler à sa mère qui se plaignait déjà d’étouffer. Seguey avait été chercher un programme.

Quand il rentra, le rideau se levait sur une forêt.

L’orchestre un peu grêle et tout vibrant de violons répandait dans la salle assombrie les premières phrases évocatrices de ce grand drame d’amour et de mort. Au-dessus du chœur des pleureuses qui se succédaient autour du tombeau, le premier appel s’éleva: Orphée, prostré, en tunique blanche, le front ceint d’un mince laurier, exhalait la plainte immortelle:

—Eurydice, répéta lentement la voix déchirante qui s’affaissa sur la dernière note comme dans la mort même.

—C’est une femme, chuchota Odette, qui n’avait jamais vu Orphée. Mme Lafaurie, braquant ses jumelles, inspectait la scène. L’entrée de Mme Saint-Estèphe qui se glissa entre les sièges, fit se retourner plusieurs têtes.

Seguey, après s’être levé deux fois, avait repris sa place au fond de la loge. La musique l’entraînait dans ce monde de poésie où la douleur n’est plus qu’une forme divine de la beauté. Il avait entendu déjà cette voix de femme, un peu sourde et riche; jamais elle n’avait éveillé en lui cet écho poignant, Orphée redemandait maintenant Eurydice aux dieux. Avec lui, par les sonorités flexibles de dix violons, par le jaillissement du hautbois solitaire et pur comme un chant de source, l’orchestre redisait l’arrachement de l’homme à la femme aimée, les allées et venues de l’âme gémissante en quête d’une ombre. Mais quand s’éleva, fluette et acide, la voix de l’Amour, quand chancela, sous le premier rayon de la joie, la face errante inondée peu à peu d’un sentiment inexprimable, Seguey eut l’impression que lui aussi était entraîné au delà des choses possibles.

Les applaudissements avaient éclaté, crépitants et nourris dans les hautes régions du théâtre où se pressent les étudiants pauvres, réservés dans le bas où la meilleure société croirait déchoir en manifestant. La salle, de nouveau rutilante et illuminée, s’emplissait d’une rumeur immense. Les visages se cherchaient, se reconnaissaient. De chaque côté de la scène, où elles formaient des taches mêlées de noir et de blanc, se vidaient les loges réservées aux cercles. Maxime Le Vigean, debout, en smoking, adossé à un des beaux fûts d’or cannelés, appliquait ses lorgnettes sur son masque gras; un vieil abonné entamait par-dessus la balustrade de l’orchestre sa conversation quotidienne avec un flûtiste; au cinquième rang des fauteuils, à côté d’une dame luisante de chaleur, dont la tête reposait sur deux bourrelets, Louis d’Eysines cherchait avec indécision à saluer Gisèle.

M. Lafaurie venait d’arriver. Le petit salon, attenant à la loge, était rempli de visiteurs qui avaient appris dans la journée la nouvelle des fiançailles; les jeunes filles se frayaient un passage jusqu’à Odette, triomphante, qui absorbait les félicitations par tous les pores de son âme vide. Gérard, brusquement tombé de son rêve, l’air attentif, subissait les présentations.

Au fond de la loge, Mme Lafaurie, le ton haussé, abondait en éloges sur le fiancé. Maintenant que le mariage était décidé, elle prenait le parti de se faire honneur de Seguey comme de tout ce qui était sa propriété.