Dans le couloir, M. Butlow interrogeait M. Le Vigean:

—Est-il vrai que ce jeune homme entre dans la maison?

On disait déjà que M. Lafaurie, préoccupé de se choisir un successeur, avait mis ce projet à l’étude depuis des années. Lui-même, debout, très entouré, l’air mystérieux et satisfait, goûtait la sensation d’un très grand succès personnel. Il jugeait bien, lui, que la vieille dynastie rivale, à peine entrée dans son rayonnement, verrait son lustre se ranimer. Gisèle avait compris cela du premier coup d’œil. Mais c’était sa fille. Quant aux autres histoires de femmes, il savait le peu qu’elles comptent... Sa volonté dédaigneuse les balayait dans une ombre où personne n’oserait plus aller les chercher.

La sonnerie qui annonçait le second acte fit refluer vers la salle la foule désœuvrée, richement coloriée de toilettes claires, qui s’était répandue dans le foyer et parmi les avenues bordées de colonnes qui ennoblissent le bel étage du Grand-Théâtre. Les loges regarnies, où scintillaient les feux des bijoux, étaient fouillées comme des devantures par la curiosité des yeux fureteurs. Seguey prit une lorgnette qui traînait sur un tabouret. Les marques de considération venaient de réchauffer sa vanité. Toutes ces femmes parées comme des idoles, ces hommes si complètement satisfaits d’eux-mêmes le recevraient désormais sur le plan de l’égalité. Lui aussi posséderait ces réalités de la fortune qui font régner; il serait délivré de l’angoisse du lendemain, des expédients; il ne connaîtrait plus l’embarras de vivre pauvre au milieu des riches, avec tout ce que ce rôle comporte de difficultés dans une société où le classement est avant tout utilitaire. Ce serait son tour d’être recherché, non plus pour ces seules qualités d’esprit qui pèsent dans les balances du monde le poids d’une paille, mais parce que beaucoup auraient intérêt à être vus dans son entourage. Le mot que Paule lui avait dit sur les amitiés véritables, qui ne cherchent en nous que nous-mêmes, était étouffé comme l’aspiration la plus chimérique par le crescendo enivrant d’autres sensations.

L’orchestre pouvait bien maintenant évoquer tumultueusement les tourments de l’enfer et Orphée exhaler le Chant de l’amour. Tout ce prélude, saccadé, strident, opposé à la douceur de la plainte en larmes, échouait sur son cœur où les parties divines s’étaient refermées. «Laissez-vous toucher par mes pleurs», chantait la jeune femme en tunique blanche, penchée sur sa lyre, dans le rougeoiement des feux de Bengale. Mais, tout cela, c’était le mirage de l’art, l’appel des sirènes que personne n’a jamais revues au jour cru des réalités. Dans la vie qu’il faut vivre, les barrières ne s’écartaient pas, aucune prière à la beauté parfaite n’était exaucée. Orphée s’enfonçant dans le sentier crépusculaire, s’éloignait à jamais des hommes: la pathétique et poignante histoire se déroulait au pays des ombres.

—C’est très bien, n’est-ce pas, fit Odette, comme s’élevait devant la forme blanche étreignant sa lyre ce miraculeux chant de bienvenue qui semble porté par des souffles d’aube.

Il s’était rapproché d’elle et regardait la scène par-dessus son épaule nue. Elle avait ce port de tête impérieux que le bonheur lui avait donné. Sa taille était élargie par une toilette d’un rose vif—la nuance à la mode cette année pour les jeunes filles—sur laquelle se détachait une grosse rose d’un éclat banal. Une heure auparavant, à reconnaître dans la salle dix robes semblables, il lui avait été désagréable de constater que sa fiancée n’avait pas d’autre goût que celui de sa couturière. Maintenant, cette impression aussi était effacée. Et cependant que le chœur subjugué laissait s’éteindre le chant de triomphe: Il est vainqueur, il est vainqueur, une substitution se faisait en lui qui l’inondait dans toute sa chair des secrètes délices de sa victoire.

A l’entr’acte, il aperçut au premier rang des places populaires, dans cette courbe haute que l’on appelle «le paradis», le visage jaune et barbu de Jules Carignan. Son orgueil satisfait lui suggéra un bon mouvement. Pourquoi ne commencerait-il pas d’être généreux?

Mme Lafaurie, consultée, accueillit comme une marque d’empressement le désir qu’il exprima d’avoir un portrait d’Odette. Mais le nom du peintre la déçut. Elle en eût préféré un autre, auquel cette manière qu’on nomme «léchée», une touche un peu molle et la longue pratique de ce qui plaît au monde avaient assuré des succès durables. Avec lui, il n’y aurait pas eu de déceptions à craindre et la ressemblance eût été parfaite. Odette, le visage brillant de satisfaction, se mit du côté de son fiancé. Seguey comprit qu’elle avait pour son goût une admiration qui se ferait volontiers aveugle et passive. Il trancha tout de suite, en faveur de Carignan, un débat qui pouvait reprendre le lendemain dans des conditions plus défavorables:

—Voulez-vous, demanda-t-il à Odette, que j’aille le chercher?