Elle le laissa faire, avec une expression de contrariété, et bien que la proposition lui parût un peu singulière.
Carignan, qui respirait un air moins lourd en haut d’un petit escalier, eut un mouvement de joie violente. Mais il refusa avec une sorte d’effroi d’aller dans la loge. Seguey, constatant qu’il était venu au théâtre avec son veston de travail, une chemise molle et de gros souliers à lacets, n’eut garde d’insister.
Carignan voulut cependant descendre avec lui. La musique d’Orphée l’avait enivré. Il y avait respiré une atmosphère de terreur sacrée, en même temps que son esprit s’emplissait de formes et de visions:
—Avez-vous remarqué, dit-il à Seguey, en prenant son bras, combien les mouvements de cette femme sont évocateurs. Elle passe, elle marche et l’on voit des dieux. Mais tous ces gens ne comprennent rien.
Il eût volontiers traité de philistins les Bordelais, qui avaient mesuré à la grande artiste les acclamations. Seguey, cette fois, n’était pas disposé à entrer dans ces sentiments. Carignan avait tort de mépriser sans la connaître une société où le goût de la musique est indiscutable et traditionnel. Quelque chose le choquait ce soir dans son amertume; il y voyait l’humeur agressive d’un intransigeant qui ne veut pas accepter tels qu’ils sont la vie et les hommes.
Ils marchèrent quelques instants dans le foyer doré et illuminé. Carignan, levant la tête, montra le plafond de Bouguereau:
—Voilà ce qu’ils aiment!
La sonnerie retentissait. Seguey, qui avait conscience de s’attarder, éprouvait vis-à-vis de tant d’âpreté une irritation grandissante:
—Cette société que vous méprisez, vous la recherchez cependant. Pourquoi élargir le fossé entre vous et elle? Combien d’artistes s’asphyxient pour avoir voulu vivre entre eux dans un monde fermé à la vie réelle! Vos préjugés, tout autant que ceux de cette caste, sont impénétrables; vous avez des grandeurs qui ne sont pas les siennes, un ordre de valeurs qu’elle se refuse à reconnaître. Mais n’a-t-elle pas le droit d’avoir son orgueil comme vous aussi avez le vôtre? Elle est dans le pays l’élément solide, fortement fixé, qui trouve en lui-même ses satisfactions, regarde de haut les aventures et se passe de curiosités. Tout ce qui s’agite hors de ses limites l’intéresse peu. Mais combien de milieux se heurtent ainsi et vous-même n’avez pas le droit...
Quand il le laissa, Carignan remonta lentement le petit escalier. Il avait l’impression d’une amitié déjà finie, qui n’avait jeté qu’une lueur furtive et sombrait sans qu’il sût pourquoi. Seguey, qu’il aurait cru tout près de lui, était au fond comme les autres. La nostalgie du monde qui était le sien agitait en Carignan des nerfs douloureux. Qu’attendait-il pour tout quitter ici et le retrouver? Il lui fallait respirer encore, et dût-il retomber dans sa misère d’artiste, cette atmosphère de liberté dont s’était nourri son être ombrageux. Il saurait bien, par la seule force du travail, avoir sa victoire; lui aussi régnerait, non par l’argent, mais par cette autorité de l’art qui conquiert lentement les yeux et les cœurs.