Les écoulages étaient terminés. L’une après l’autre, chaque grosse cuve avait été percée; Michel Saubat, appliqué et précautionneux, en tablier de toile, les manches de sa chemise relevées découvrant un bout de gilet de flanelle et ses bras velus, avait appliqué tout en bas, à l’endroit de la bonde, un gros robinet de cuivre. Il l’avait enfoncé avec un maillet. Les autres vignerons, qui formaient un cercle, regardaient perler sous ses coups quelques gouttes sombres; puis le vin avait jailli comme une fusée rouge; son jet puissant, gros comme le bras, rebondissait dans le douil sonore; les mains avidement s’y étaient plongées, remuant les verres dans la nappe noire qui montait en se couvrant d’une écume rose. Pichard, tremblotant, avait regardé le vin nouveau au grand jour, à l’ombre, puis y avait pieusement trempé ses moustaches.

Tout cela était fini, et les barriques roulées dans le chai; les unes blanches, fleurant le bois neuf, seulement rougies de quelques traînées vineuses autour de la bonde; d’autres vieilles et de couleur grise, tapissées de mousse aux extrémités, avec des ligatures de jonc refaites et d’un jaune paille sur les cercles de châtaignier. La récolte avait été médiocre, la sécheresse ayant bu avant les vendanges la moitié du jus dans les grappes, mais le vin était plein de feu et d’un haut degré. Les paysans avaient convenu qu’il était encore chaud, ni doux ni «vert», et que ce serait une grande année pour la qualité. Les courtiers, moins enthousiastes, parlaient de la mévente, des affaires difficiles, et des prix qui seraient sans doute assez bas.

Quand Louis Talet était venu pour goûter le vin, Paule l’avait reçu simplement; ils avaient causé de la récolte, mais leur conversation était hésitante, comme si chacun gardait une pensée qui primait les autres. Il parlait sérieusement, en homme qui connaissait la terre et le vin, et prenait souci des difficultés; en l’écoutant, elle comprenait la justesse de ses remarques, et la vie où elle devait se débattre seule lui apparaissait encore plus incertaine et plus désolée.

Il citait des propriétaires qui s’étaient ruinés:

—Cette culture de la vigne, elle est pour nous, Girondins, une passion innée. Chaque année, nous nous attachons aux mêmes espérances, pour aboutir presque toujours aux mêmes déceptions. L’intérêt est toujours nouveau, les péripéties continuelles, et cette récolte que nous couvons de notre regard, que nous défendons, a un attrait qui l’emporte sur toute sagesse. Ces émotions sont notre vie, et aucun découragement ne nous en éloigne. Peut-être ce sentiment vient-il de très loin, de tous les nôtres qui ont fait ce que nous faisons, lutté sur ce sol, aimé cette aventure de chaque printemps et de chaque été que tant de gens ne soupçonnent pas. Seulement, avec les temps nouveaux, cela devient plus périlleux encore... Les gens pratiques ont eu raison de vendre pendant la guerre.

Avant de partir, il avait hésité longuement, et d’une voix plus basse:

—Il y a longtemps que je veux vous dire une chose... Je sais qu’une démarche a été faite auprès de vous et d’une manière qui vous a déplu. Je ne vous demande pas de me répondre. Vous me répondrez quand vous voudrez. Ce que je veux que vous sachiez, c’est que je n’avais chargé personne de parler pour moi. Il y a eu un malentendu. Mon père s’est entremis sans me consulter; jamais je n’aurais permis qu’on agît ainsi.

Il avait tourné vers elle un regard anxieux:

—Dites-moi seulement que vous ne m’en voulez pas. Je comprends tellement que c’était blessant...

Il était très grand, large d’épaules, rouge de visage, avec des cheveux blonds, un menton carré et des yeux clairs qui disaient la droiture profonde et l’honnêteté; ses manières étaient modestes, ses paroles lentes, et il devait avoir cette timidité des forts qui sont, dans l’amour, patients, tenaces et silencieux. Avec lui, elle ne se sentait pas transportée dans un monde de bonheur, mais quelque chose en elle s’apaisait et se rassurait.