Un matin, il était revenu, par un brouillard si épais que toute la campagne en était ouatée, et qu’on ne pouvait découvrir ni le fleuve ni les coteaux. Il avait laissé devant le chai son automobile et essuyé longuement sur le paillasson du vestibule ses fortes chaussures. L’affaire dont il voulait l’entretenir n’était qu’un prétexte, c’était pour la revoir qu’il était venu: tout ce qu’il disait couvrait mal un désir qu’il ne savait comment exprimer.
Il paraissait connaître les difficultés de sa vie:
—Je crois que vous êtes trop compatissante. Le commandement est difficile à une femme. Les gens autour de vous doivent en profiter; être bon, à leur avis, c’est être faible, tout accorder, fermer les yeux sur les abus, sur les négligences.
Il hésitait, cherchant du regard dans le salon quelque chose qui pût le secourir, puis avait pris le parti de dire:
—Il me semble que je suis le seul qui vous connaisse.
Mais elle était restée muette, découragée, et si triste, si désarmée, qu’il avait rougi extraordinairement et n’avait rien ajouté.
Pendant la tempête, tandis que gémissaient les grandes rafales, elle sentit l’accablement d’être seule et faible. Le poids de sa défaite la courbait comme une vieillesse soudaine et prématurée. Tous ceux qu’elle aurait tant voulu aimer lui étaient hostiles; celui pour lequel elle aurait donné sa vie l’avait trompée et abandonnée. Elle voulait croire qu’il pouvait avoir des excuses; mais le pardon même laissait en elle une sécheresse terrible qui fanait son cœur, en figeait les sources de vie et les espérances.
Le troisième jour, le vent tourna au nord et le matin couvrit les prés d’une gelée brillante. Vers le soir, la température devint tiède et une pluie impalpable brouilla le grand paysage presque entièrement dépouillé de feuilles.
Paule, enveloppée dans son manteau, entra un moment dans le potager. C’était un enclos rectangulaire, protégé par un grillage en fil de fer et bordé d’un côté par des pieds de chasselas et de groseilliers. Un petit vieillard plié vers le sol, repiquant des choux dans une plate-bande, parlait tout seul. Il paraissait se quereller avec un absent. Paule, qui regardait sous un châssis des plants de fraisiers, ne s’en inquiétait pas. Elle avait de l’estime pour ce journalier qui venait toute la belle saison travailler chez elle: un petit homme sec et affairé, toujours sarclant, taillant, émondant, plein de sagesse paysanne, mais empli aussi de mauvaise humeur, de gronderie, se fâchant tout rouge, sans qu’on sût pourquoi, comprenant de travers ce qu’on lui disait, et se justifiant d’une voix coléreuse de torts que personne ne lui reprochait. Paule finit par élever la voix:
—Voyons, Plantey, qu’est-ce qu’il y a donc?