Elle était revenue par un train de l’après-midi et traversa le village à la nuit tombante. Il lui semblait porter sur son front ce qu’elle venait de faire, et que tous lisaient sur son visage qu’elle mettrait en vente sa vieille demeure. Le maréchal-ferrant, maigre et noir, les manches de son gilet de flanelle relevées, frappait sur du fer. Il la salua. Plusieurs hommes, qui le regardaient travailler, tournèrent les yeux vers elle, et aussi l’apprenti qui faisait marcher le soufflet, et l’ouvrier qui remettait un fer à un cheval gris. C’était une grande forge aux murs noirs de suie, éclairée par une vaste porte toujours ouverte sur la route et vers laquelle descendaient les attelages de la contrée. Le maréchal y menait la belle vie de l’ouvrier de village dont tous ont besoin, et qui tape de ses fortes mains pendant que discute à côté de lui le groupe patient de ceux qui attendent. Que dirait-on d’elle, autour du brasier de l’enclume, dès que la nouvelle de la vente serait répandue? Elle enviait cet homme, au visage brûlé par les éclats du fer et les étincelles, qui besognait ainsi chez lui et y resterait; elle enviait les femmes assises sur des bancs, entre les boutiques, qui la saluaient aussi au passage. Comme la vie semblait facile pour tous ces gens-là! Quand elle aurait quitté le pays, déracinée, ils continueraient le train quotidien. Rien ici ne serait changé.
Elle ne connaissait ceux qui vivaient là que pour les avoir croisés sur la route, ou pour échanger avec eux quelques paroles de loin en loin. Maintenant, elle regrettait de s’être tenue ainsi à l’écart. Ce village qu’elle avait traversé si souvent, avec une âme indifférente, était son village, le seul en France, le seul au monde, où elle fût connue et considérée. Toutes les petites maisons rangées prenaient soudain pour elle une figure particulière: celle du peintre, éclatante de blancheur, avec un mince jardin ordonné derrière une grille de fer qui bordait la route; le «Café de l’Avenir», où s’entre-choquaient à la fin du jour les boules de billard, et qu’annonçaient devant la porte des fusains taillés dans des caisses vertes. Sa tristesse se déchirait au contact de toutes les choses, lui découvrant dans les racines mêmes de ses sentiments des profondeurs d’affection qu’elle n’avait jamais soupçonnées.
Elle avait salué dix personnes, mais elle s’arrêta devant la maison de Mme Rose. La marchande, mal peignée, le col dégrafé, tout en savonnant sur une vieille table de bois, parlait à ses poules. Quand elle vit Paule, elle fit tomber la mousse de ses mains rougies et s’appuya à la balustrade vermoulue qui bordait la route:
—Non, dit-elle, il ne va pas mieux,—et elle indiquait d’un geste la chambre de son fils, au premier étage,—je lui ai apporté un nouveau remède.
La petite cour en terre battue était encombrée de fumier et de détritus; quelques canards groupés piétinaient la boue; mais cette maison, ces pauvres murs étaient le royaume d’un grand amour!
Mme Rose, qui avait été chercher la fiole, reparut derrière un lambeau de toile à sac qui cachait l’entrée. Le nom du remède avait paru dans un journal, après tant d’autres qu’elle énuméra, tout en brassant dans son petit chai un amoncellement de boîtes étiquetées et de flacons vides. Elle semblait s’enivrer de joie en les remuant.
Puis, brusquement:
—Je sais bien, dit-elle, qu’il est perdu, mais je le fais durer. C’est toujours deux ans que j’ai gagnés.
Quand Paule rentra, le couchant était par-delà le fleuve orangé et mauve. Elle pensait à la prodigalité du pauvre qui ne calcule pas, ne mesure rien et n’a même pas besoin d’espoir pour jeter jusqu’au dernier sou.
Des reproches s’éveillaient en elle: