«Ne pouvais-je donc pas la défendre, pensa-t-elle, en regardant sa grande maison blanche?»
Le lendemain matin, qui était un dimanche, il faisait encore nuit quand Paule monta sur le coteau pour entendre à sept heures la messe de l’hospice.
Depuis que les feuilles étaient tombées, les grands bâtiments apparaissaient mieux au-dessus du village, avec leur flèche monastique, et cette horloge incrustée dans la façade comme un œil énorme qui dirigeait d’en haut la vie du pays. L’ordre qui régnait dans le jardin balayé la veille, l’électricité allumée dans la cuisine et dans les dortoirs, le piétinement de quelques vieux déjà habillés, tout parlait d’une vie régulière et organisée.
Dans le chœur, une franciscaine en voile noir et robe de bure, la taille plate dans sa cordelière, ôtait un pot de fleurs posé sur les marches; puis elle monta vers l’autel, prépara le livre, et alluma entre les bouquets rouges la flamme menue de quatre grands cierges.
Paule était restée tout au fond, dissimulée dans l’ombre de la tribune. Par une petite porte, ménagée à droite de l’autel, les vieux arrivaient: les uns par couples, se soutenant, traînant une jambe inerte ou tâtant le sol de leur bâton; ils rejoignaient chacun leur chaise, certains avec d’immenses efforts. Les hommes formaient un carré à gauche, hétéroclites, dépareillés: un grand infirme, maigre et tondu, qui avait des mouvements de tête convulsifs, laissait pendre depuis dix ans un bras paralysé dans la même jaquette noire de la charité. Un vieux ménage, Philémon et Baucis, traversa l’allée; l’homme, ayant assis sa compagne au milieu d’un rang, revint prendre sa place de l’autre côté, les genoux raides dans un pantalon en accordéon.
Une religieuse essoufflée et courte, le menton écrasé sur sa guimpe blanche, tenait par le bras une jeune fille aveugle, les paupières baissées, qui marchait comme un automate. Devant l’harmonium, sur une chaise haute, cette frêle créature coiffée d’un petit chapeau plat domina le troupeau rangé des pauvresses. Les vieilles femmes qui ont sur le front des croûtes séniles, les idiotes à la face boursouflée qui poussent des gloussements incompréhensibles, les misères décentes, en capote et en mantelet, toutes ces épaves repêchées, ces débris, ces paquets de hardes, formaient au pied du Seigneur ce ramassis de douleurs que lui seul rassemble. Dans les luttes de la vie, où l’argent est à la fois le maître et l’enjeu, tous ceux-là étaient des vaincus. Les religieuses qui arrivaient une à une, attachant leur grand manteau noir, venaient par derrière s’agenouiller sur deux rangs de chaises.
Paule les regardait passer. Elle était frappée par l’expression tranquille de ces visages où se reflétait le calme intérieur. Malgré leur vie si dure, ces franciscaines paraissaient reposées, heureuses: les plus vieilles même gardaient un air de jeunesse, cette fraîcheur des yeux, du sourire, qui mêle aux vies pures une lumière ingénue d’enfance. Ces femmes, pauvres entre les plus pauvres, n’attendant que de la Providence le pain quotidien, et toujours confiantes, toujours accueillantes, ne voyaient jamais sombrer leur barque. La sécurité de leur vie était dans l’amour qui ne trompe pas, se distribue sans s’épuiser, et renouvelle pour toutes les bouches qu’il faut nourrir l’éternel miracle de la charité.
Paule, pour la première fois depuis son chagrin, sentait son cœur se desserrer, se mettre à l’aise. Parmi ces pauvres, elle se retrouvait au milieu des siens, ranimée par une parenté profonde, un unisson mystérieux avec ceux qui souffrent. Derrière eux, au pied de cet autel, elle pouvait librement découvrir son âme, et ce que le monde eût méprisé, ses désillusions et ses larmes, prenait une valeur infinie d’amour.
«Je n’ai pas su aimer, se disait-elle en les regardant, je n’ai pas assez fait pour eux!» Si elle avait toujours échoué, n’était-ce pas que quelque chose avait dans le fond manqué à son cœur, la prière peut-être, la soumission à la vie telle qu’il faut la vivre?
Le vieux prêtre qui disait la messe ayant commencé de lire l’Évangile, l’assistance se leva, puis s’installa pour l’écouter. Il ôta maladroitement la chasuble de ses épaules, traversa la chapelle précédé d’un enfant de chœur et monta dans la chaire, où il apparut sous la colombe en plâtre moulée au revers de l’abat-voix.