C’était un vieux pauvre homme, qui avait de longs cheveux ivoire, et un visage de paysan qui semblait taillé dans du bois bis. Il prêchait à l’ancienne mode, familièrement, parlant des malades, des fêtes de la semaine et donnant des explications:
—Mes frères, dit-il, pour vous qui êtes tous de braves gens, c’est si facile d’aller au ciel.
La tête courbée, ses mains rouges sur le rebord de la chaire blanche, il avait l’air d’un ancien berger qui connaît la route. Tout était simple. A ceux qui réclamaient des miracles mêmes, Jésus-Christ n’avait jamais demandé qu’un acte de foi...
«Non, pensa Paule, je ne peux pas m’en aller d’ici.»
Elle ne comprenait pas bien ce qui se passait en elle, mais ces gens qui l’entouraient, ces pauvres, ces humbles, lui paraissaient des amis sans lesquels elle ne pourrait vivre. C’était au milieu d’eux qu’elle était née, qu’elle avait grandi. Cette paroisse de France était sa famille. Tout ce qu’elle avait aimé l’enveloppait d’un charme puissant et indestructible.
Quand le vieux prêtre, tournant sa face tannée par l’âge, traça dans l’air un signe de croix, elle sentit que cette bénédiction traversant les murs s’étendait jusqu’à son domaine.
Pendant le retour, elle pensait au vieux Pichard, à son petit cheval, à la grande jument noire qui, depuis vingt ans, labourait ses terres. Ses reins étaient maintenant creusés, ses boulets enflaient. Il ne lui fallait plus que de petits travaux. Un rêve inné rejaillissait, ce rêve du bonheur régnant autour d’elle. Elle aurait voulu revenir en arrière, recommencer...
—Nèche, déclara M. Peyragay, en frappant la table de sa main grasse, mais c’est une canaille! Vous avez vraiment eu une idée bien extraordinaire!
Il avait reçu Paule dans son salon recouvert de housses où un grand feu de vignes était allumé pour l’après-midi. Chaque dimanche, après son déjeuner, il venait à la campagne pour donner des ordres. Les gens du pays en profitaient pour le consulter sur leurs affaires. Il n’était pas de semaine où l’on ne vit, dans son allée, des paysans méditatifs faisant les cent pas. Il les recevait cordialement, leur tendait la main, et distribuait des conseils qui avaient l’avantage de ne rien coûter. «C’est un bien brave homme, un homme populaire», disait-on de lui. Les plus républicains, quand ils avaient besoin de ses bons offices, oubliaient momentanément ses opinions réactionnaires.
Quand Paule était arrivée chez lui, elle avait croisé sur le perron un petit propriétaire en casquette noire qui était venu avec son fusil. M. Peyragay avait paru particulièrement réjoui de la recevoir. Il semblait s’être emparé de cette occasion de la voir seule comme d’une aubaine. La satisfaction pétillait sur son vieux visage au grand front ridé, qui rappelait par sa majesté un prophète chargé d’ans du puits de Moïse.