Paule avait pensé que M. Peyragay pourrait seul débrouiller ses soucis, la conseiller utilement, et surtout intervenir entre Nèche et elle pour que le projet d’option fût abandonné. Tout ce qu’il lui apprenait de cet homme augmentait ses craintes:
—Au Palais, disait-il d’un ton d’autorité, nous le connaissons bien. C’est un garçon qui aurait vendu dix fois son père s’il avait valu quelque chose.
Il s’étendit, énumérant les canailleries du personnage dont il avait eu connaissance, et les entremêlant d’anecdotes divertissantes; puis il releva la tête et regarda Paule avec insistance:
—Surtout, ne faites pas la sottise de le recevoir. Voulez-vous que j’aille chez lui de votre part pour tout terminer? S’il voit que je suis dans vos affaires, je vous réponds qu’il ne viendra pas. Nous avons déjà réglé des comptes, et j’en sais un peu plus long qu’il ne le voudrait...
Elle le remerciait avec humilité, comprenant que lui seul pouvait la tirer de ce mauvais pas, sentant aussi que cette aide fortuite ne pouvait désormais suffire.
Elle voulait partir, mais il la retint, se tourna vers le feu, et présenta à la flamme ses larges chaussures. Dans son grand fauteuil, réchauffé par la belle flambée chantonnante, il avait l’air heureux, à l’aise, plein d’une sagesse qu’il voulait répandre. Elle, au contraire, penchée, le visage pâli et vieilli sous son bonnet de laine noire, paraissait jeter sur la vie un regard désabusé.
Lui, cependant, se rapprochait peu à peu du but:
—Quand je vous ai vue l’autre jour chez les Lafaurie, j’ai pensé que vous deviez avoir des ennuis. Vous aviez l’air triste. Une jeune fille n’est pas faite pour vivre seule. Cela paraît banal de le dire, mais il y a des vérités vieilles comme le monde qu’on ne comprend que peu à peu, avec l’expérience. Chacun rencontre ses difficultés. Quand on a mon âge, et qu’on a vu au fond de beaucoup de choses, il est impossible de ne pas penser que la plupart des gens font leur vie eux-mêmes, bonne ou mauvaise. Les malheurs ne sont souvent que des événements mal interprétés. Les femmes surtout se laissent tromper par leurs impressions. Les hommes, en général, sont plus raisonnables. Ainsi, voyez Gérard Seguey....
Elle releva lentement ses paupières sur ses grands yeux graves. Mais il continuait résolument, d’un ton parfaitement simple et naturel:
—Je ne dis pas qu’Odette Lafaurie soit la femme qu’en dehors de toutes considérations sociales il aurait choisie; mais la fortune s’est offerte à lui, à un moment de sa vie particulièrement difficile, et il ne l’a pas laissée passer. Sa situation eût été d’une certaine manière inacceptable et désespérée. C’est un sensible que ce Seguey. Il avait été déjà froissé et heurté. Il manquait d’argent. Avec ce mariage, ce qu’il ressaisit, c’est ce qui compte le plus au monde, la considération et la dignité; isolé, il n’aurait pas pu se tirer d’affaire. Vous avez su sans doute l’histoire de sa sœur?