—Non, dit-elle, je n’ai rien su...
C’était pour elle un soulagement d’entendre enfin parler des événements dont elle portait le poids accablant. Dans l’obscurité où elle étouffait, un rayon de lumière venait de pénétrer. Sans doute, en effet, les motifs véritables de la conduite de Seguey lui avaient-ils toujours échappé? Là où elle voyait seulement l’amour, il avait calculé et examiné, pesé des choses dont elle ne savait rien. Tandis que se déroulait sur les lèvres de M. Peyragay le récit des égarements d’Anna de Pontet, elle se repliait sur elle-même, honteuse pour une autre, pour une femme misérable et humiliée des outrages qu’elle avait subis. Entre Seguey et elle, il y avait donc eu cela, sans qu’il trouvât la force de lui en parler? Ainsi s’expliquaient ses regards fiévreux, ce qu’elle sentait parfois en lui d’âcre et de violent. Elle voulait bien accepter cette explication du mystère. Mais était-il vrai que Seguey n’aurait pu refaire sa vie autrement? Elle aurait su, elle, être pauvre. Pour lui, elle eût tout aimé et tout accepté, oublié le monde. Était-ce que leur courage n’était pas égal? Elle s’arrêta devant cette pensée, ne pouvant accepter l’idée qu’il eût été lâche, incapable de le condamner aujourd’hui comme elle l’avait été au premier moment.
M. Peyragay racontait sur la dernière entrevue d’Anna de Pontet et de son amant certains détails que personne n’aurait dû connaître, mais dont tous affirmaient qu’ils les savaient de source certaine.
Paule s’appuyait à un bras du fauteuil, effrayée et désorientée:
—Comment, il l’a chassée, et elle est revenue. Ce n’est pas possible?
Elle se refusait à admettre certaines hontes. La folie qui est au fond de la passion, elle ne l’avait jamais soupçonnée!
Et il donnait d’autres exemples: des femmes qui avaient divorcé, deux, trois, quatre fois, et qui encore se laissaient prendre, n’avaient rien appris, s’appuyant sur l’argument qui leur semblait indiscutable, celui qui devait tout justifier:
—J’aime... Je l’aime... Je l’ai aimé!
La vie des femmes, c’était donc cela, ou tout au moins ces choses pouvaient être. Il lui semblait que l’amour en était sali, et que les images qui s’imprimaient en elle étaient sur son âme autant de souillures. Elle revoyait Anna de Pontet, dans la salle d’attente de l’étude, penchée vers son frère. D’autres figures peut-être, entrevues dans le monde, avec un teint fané, des stigmates mal effacés, cachaient implacablement d’épouvantables essais de bonheur. Une compassion inexprimable la soulevait vers d’autres domaines où toute douleur est purifiée:
«Mon Dieu, n’aurez-vous pas pitié du cœur des femmes?»