M. Peyragay soudain tourna court:
—Quant à vous, mon enfant, il faut vous décider à vous marier. Vous trouvez sur votre route un homme de mérite. Sachez le reconnaître. Celui-là vous aime, vous pouvez en être bien sûre.
Quand il avait dit: celui-là vous aime, elle s’était un peu reculée, pour que ce mot qui lui semblait presque maudit ne la touchât pas. Mais peu à peu un calme inattendu se faisait en elle. Tout ce qu’il lui disait de Louis Talet, de sa bonté, de sa droiture, elle n’avait pas la pensée de le contester. Sa douloureuse histoire avec Seguey, son amour, sa déception, sans doute en avait-il deviné l’essentiel? Sous ses yeux mêmes, elle avait regretté, souffert, préféré! Cependant il venait à elle sans orgueil et lui pardonnant. Elle en éprouvait une reconnaissance qui changeait son cœur.
Le feu s’éteignait, elle se leva:
—Je vous remercie, dit-elle avec une intonation profonde qu’il comprit immédiatement.
Il voulut la reconduire jusqu’au bord de l’eau. Elle marchait près de lui, penchée, ses formes jeunes moulées dans une veste en tricot noir. L’île embrumée se dessinait sur l’eau boueuse dans une ceinture de roseaux jaunes comme de la paille. Le ciel d’automne était bas et gris. Les cloches de l’église sonnaient au loin la fin des vêpres. C’était une de ces journées où la lumière même est couleur de cendre.
Le soir, dans sa chambre, près de son lit drapé de grands rideaux blancs, elle resta assise longtemps avec le sentiment que la vie l’emportait vers ce qui devait être. La flamme qui avait enveloppé son cœur paraissait morte. Le mystère dans lequel Seguey s’enfonçait n’était pas encore bien éclairci. Elle comprenait qu’elle ne savait pas tout, qu’elle ne saurait jamais! Ce qui s’était trouvé en face d’elle, c’était tout un ensemble de choses contre lequel elle ne pouvait rien; les conditions de leur vie s’étaient dressées pour les séparer et son cœur avait vainement crié un droit illusoire. La réalité, sourde et aveugle, s’était établie dans un domaine aux portes duquel son pouvoir de femme avait succombé.
Avait-il souffert? L’avait-il vraiment regrettée? Quel souvenir gardait-il d’elle? Elle acceptait maintenant cette ignorance même, cette ombre qu’aucun autre rayon sans doute ne percerait plus. Seguey, riche, heureux, était entré dans un monde brillant où elle le voyait disparaître comme un étranger. Seul demeurait le regret poignant qu’il n’eût pas été ce que son cœur avait réclamé, ce que peut-être, en dépit de toutes les forces du monde, il aurait pu être.
Un esprit de soumission la pénétrait d’une paix indéfinissable. Sa vie véritable, elle ne l’avait pas encore commencée. La longue lutte qu’elle avait soutenue contre les hommes et contre elle-même s’achevait dans une bienfaisante impression d’attente. La pire chose eût été de s’abandonner, sans appui et déracinée, sur cette vie qui emporte si vite dans des remous qu’on n’avait pas vus. Ici, elle restait dans sa maison, en contact avec son passé, le cœur nourri par ses racines, rattachée à ce que les siens avaient voulu, aimé, commencé.
Celui qui allait venir lui apporterait un esprit calme et raisonnable, ce qui fait la vie forte et sûre. Tout ce que lui avait dit M. Peyragay, elle le savait depuis longtemps, la trace en était marquée dans ces parties obscures de l’être où s’amassent bien avant que nous en ayons conscience nos idées et nos sentiments. Oui, tout cela, elle l’avait vu dans ses yeux patients, respectueux, sincères, qui l’enveloppaient déjà de sécurité. Elle éprouvait maintenant le désir de cette vie à deux, où elle serait soutenue, aidée.