Les gens qui attendaient à côté d’eux, avec une expression d’ennui qui pétrifiait peu à peu d’insignifiantes ou lourdes figures, des joues mal rasées, lui paraissaient appartenir à une médiocre humanité: elle et Gérard, seuls, formaient ce jour-là, sur la laide banquette noire, un petit monde privilégié. Elle avait cependant conscience qu’il était d’une race plus fine que la sienne, à la fois forte et délicate, placée aussi par la culture, le milieu mondain, à un degré qui la dépassait.

Elle craignait qu’il la trouvât gauche, ou mal habillée, bien qu’il y eût entre eux un échange de sympathie qui la rassurait.

Il avait huit ans de plus que Paule et ne s’était guère occupé d’elle que pour lui prêter des livres de Jules Verne, quand elle était petite fille. Il semblait pourtant la regarder avec intérêt. Mais peut-être était-ce chez lui une habitude de réfléchir, sans en avoir l’air, chaque fois que reparaissait un visage qu’il avait connu et autour duquel se formait une atmosphère de souvenirs. Il avait le don de ne pas être inattentif et de trouver dans chaque personne plus ou moins mêlée à sa vie le prolongement de beaucoup de choses, bonnes ou mauvaises, qu’il aimait à revoir ou à s’expliquer.

Elle le rencontra à plusieurs reprises de semaine en semaine.

Un jour, il lui parla de la vente qui se préparait: sa sœur était veuve et avait des enfants mineurs. Ainsi présenté, cet événement familial paraissait tout simple, mais Paule sentait confusément que la vérité devait être plus douloureuse.

Tout en parlant, il regardait fréquemment vers la porte. Ses attitudes trahissaient une impatience qu’il réprimait mal. Elle ne savait à quoi attribuer ce regard assombri, cette dureté des traits qui le vieillissait. A plusieurs reprises, il avait tiré sa montre. Un moment, elle eut l’intuition qu’il ne la voyait pas, que sa présence peut-être lui était à charge, et une tristesse infinie accabla son cœur.

Son tour étant venu, elle entra dans le cabinet. Quand elle sortit, elle l’aperçut, assis dans un coin, qui parlait vivement à une jeune femme. Une contraction rapprochait ses sourcils froncés. Près de lui, le visage creusé, élégante toujours mais plus vieillie qu’elle ne l’eût cru possible, Paule, dans un éclair de mémoire, reconnut sa sœur. C’était bien cette séduisante Anna de Pontet! Sa taille amaigrie gardait une grâce indéfinissable, mais qu’étaient devenues sa jeunesse et son assurance? Paule en passant la regarda à peine, assez cependant pour remarquer combien devant son frère elle semblait craintive. Un éclat fiévreux animait ses yeux à la fois humbles et passionnés.

Paule emporta, avec une obscure impression d’angoisse, la vision de Seguey penché, le front sombre et plein de reproches, sur sa sœur muette comme une coupable.

La semaine suivante, comme elle arrivait, elle le trouva sous la voûte qui conduisait dans la cour morose. Il lui parut plus changé encore, contracté, nerveux. Une expression de fatigue modelait étroitement son visage sur son masque osseux:

—Ah! lui dit-il en la saluant, vous venez encore dans cette maison. C’est un ennuyeux endroit pour se rencontrer. Moi, du moins, j’en ai fini pour quelque temps. Vous ne m’y verrez plus.