Elle essayait de l’arrêter:
—Ce n’est pas la peine.
Résignée, elle le laissa dire. Elle se rappelait bien ce M. Talet. Chaque année, à l’époque des écoulages, il venait aux Tilleuls goûter le vin nouveau, s’en gargarisait, crachait sur le sable de longues gorgées et faisait tourner longuement dans sa tasse d’argent la belle flamme sombre bordée de rose. A Mme Dupouy, qui attendait son verdict sur le seuil du chai, il confiait toujours que le vin recélait une saveur douteuse, un peu de douceur, «une pointe de verdeur», mais qui passerait. Puis il s’asseyait au salon, son pardessus déboutonné. Paule assistait à cette conférence où l’affaire était bien des fois reprise et abandonnée, parmi des doléances de propriétaire, dont M. Talet répétait qu’elles étaient les siennes. Mme Dupouy espérait-elle que les prix monteraient au printemps prochain, il levait des mains compatissantes et prophétisait d’une voix enrouée une baisse certaine! Le bordereau signé, il restait un moment encore, apaisé, plein de bonhomie. L’année précédente, il avait amené son fils, un grand garçon blond, décoré, de corps un peu massif, qui ressemblait à un Hollandais. Celui-là avait une physionomie sérieuse et laissait tranquillement s’agiter son père. Au moment de la livraison, il était revenu, tout seul cette fois, et avait été très courtois.
Paule se rappela brusquement qu’il l’avait beaucoup regardée. Le ressentiment qu’elle en éprouva lui fit paraître cette scène encore plus pénible. Le désir de s’en aller, de respirer seule et tranquille, délivrée de toutes ces choses, creusait un grand cercle bleu autour de ses yeux. Elle répéta d’une voix ferme:
—Je vous assure que c’est inutile.
Mᵉ Gratiolet lui faisait maintenant les représentations convenables: sa famille se préoccupait; son devoir exigeait qu’il la mît en garde... Puis ils revinrent aux comptes de tutelle et à une autre succession, celle de son grand-père, dont le règlement traînait depuis des années. Il y avait des ventes à effectuer, des remplois de fonds.
Elle l’écoutait, le regard vague, ne comprenant rien, si ce n’est que Mme Dupouy avait perdu beaucoup d’argent.
Ainsi, pendant qu’elles vivaient toutes deux si modestement, calculant les moindres dépenses, dans leur retraite campagnarde, une partie de sa fortune sournoisement s’était échappée, avait fui sans qu’elle s’en doutât, par des fissures invisibles. Était-ce possible?
Le notaire expliquait:
—Les mauvais placements... Des valeurs qui baissent.