Chaque matin, Paule se coiffait soigneusement en pensant à lui, changeant parfois la disposition de ses cheveux, attentive à chercher ce qui pourrait lui plaire, mais avec une profonde ignorance de l’art où excellent d’instinct les jeunes filles les plus dénuées d’âme et d’intelligence. A s’embellir, elle avait l’impression de faire quelque chose de précieux pour lui. Le temps fuyait, elle donnait ses ordres, passait en revue les occupations de chacun; mais, dans cette grande demeure immuable, un attouchement de rêve et de joie ensorcelait sa vie tout entière.

Elle allait souvent finir la journée chez ses paysans.

Les deux ménages de vignerons habitaient le même bâtiment, à droite du portail. La maison basse, d’une blancheur crue, donnait d’un côté sur la route, et de l’autre sur un potager. Dans les après-midi de chaleur, une vieille voile était tendue de ce côté et formait une tente devant la porte.

Aurélie poussait dans l’ombre la voiture au fond de laquelle dormait sa petite fille, protégée des mouches par un rideau de mousseline. Léontine, toujours méfiante, travaillait derrière sa fenêtre. Ses prunelles marron allaient sans cesse à droite et à gauche, ne laissant rien perdre de ce qui se passait. Une petite flamme s’y allumait parfois. Mais, dans ses propos de grosse matrone méridionale, elle se montrait circonspecte et précautionneuse; sur ses pires ennemis surtout, elle se donnait l’air de ne rien savoir.

Le ton changeait quand Paule lui parlait de ses maladies. Elle devenait alors volubile; un contentement se répandait dans sa voix grasse habituée à se lamenter. Tout la fatiguait, sa tête enflait, elle n’y voyait plus... elle avait comme une bête dans l’estomac qui le lui rongeait.

L’écurie voisine répandait une odeur forte. On entendait les sabots des chevaux sur la terre sèche et les coups de tête dont ils ont coutume pour chasser les mouches.

A côté, dans un petit hangar, un vieux bonhomme faisait chauffer une gamelle. Il poussait sous un trépied des brins de sarment. Elle lui demandait:

—Eh bien! Pichard, cette soupe est bonne?

Ou bien:

—Qu’est-ce que vous me racontez aujourd’hui, Pichard?