Bien des jeunes filles, élevées selon les idées actuelles, ne pourraient comprendre l’émotion que Paule éprouva en recevant cette carte de Gérard Seguey. Dans l’étouffement de la surprise, elle ne sentit d’abord que de la joie. Puis des scrupules la tourmentèrent à la pensée qu’elle devrait peut-être répondre. Elle était troublée. Mais le rayon d’un jour nouveau, touchant le cœur d’une jeune fille, fond comme la rosée cette première délicatesse. Moins d’une heure après, tout était changé. Son âme s’élargissait dans la douceur de cette aventure. Sa mère sans doute, avec son caractère tellement craintif, attaché aux anciennes règles, l’eût désapprouvée. Mais entre Gérard et elle, le jour de la vente de Valmont, il y avait eu un appel si fort de compassion et d’amitié qu’il ne lui était plus possible de le considérer comme un étranger. Il pensait à elle. C’était naturel. Si elle ne répondait pas à son souvenir, il pourrait croire qu’elle était oublieuse ou indifférente. Avant même de lui avoir écrit, elle se sentait justifiée, sûre que son cœur ne la trompait pas.
Sa vie fut désormais remplie par l’attente.
A l’instant où il lui avait dit, dans le passage sombre: «Vous ne me verrez plus», elle s’était sentie retomber dans sa vie déserte. Elle avait pensé: «C’est fini.» Pourtant, c’était un commencement. Tout ce qui arrivait lui paraissait merveilleusement extraordinaire... un si long silence, puis ce souffle qui changeait l’air et annonçait des jours inconnus.
Il y a dans l’ouverture toute la symphonie; dans l’enfance, la vie tout entière. Les lettres d’amour les plus passionnées n’auraient pas touché chaque fibre de son être d’une manière si mystérieuse que ces petites cartes. Elle en reçut une seconde, puis une troisième. Pour bien des femmes, elles eussent paru insignifiantes: quelques lignes expliquant la vue d’un jardin ou d’un monument. Au-dessous d’une grande église cuirassée de flèches, de niches, de sculptures, il avait écrit: «J’aime mieux la nôtre!»
La nôtre... Sans doute celle du coteau, la petite et vieille Sainte-Quiterie, derrière ses tilleuls, au fond de la place qui a la forme d’une queue de poisson. Dans ce mot si profondément doux, pour la première fois ils étaient ensemble, unis par une intimité d’âme, de sentiments et de souvenirs, possesseurs de la même beauté précieuse entre toutes, petit point unique dans le vaste monde.
Derrière une carte qui représentait un panorama triste et noir, il avait écrit: «Je me rappelle, sur notre rivière, les soirs qui ont la couleur des robes de Peau d’Ane.»
Elle, elle choisissait chez le buraliste des vues du pays: le coteau, le village, le jardin de l’hospice, avec trois sœurs comme des lis dans une petite allée, devant la chapelle; la maison de Mᵉ Peyragay, dont l’architecture, inspirée des grands maîtres du dix-huitième siècle, était délicieuse.
Un jour, comme elle remuait sur le comptoir quantité de cartes, dans une vieille boîte de carton qui sentait le vin et le tabac, elle eut un grand battement de cœur. Cette façade blanche, dans un paysage d’hiver, mais c’était Valmont! Le photographe maladroit l’avait prise en biais, à travers une grande branche recourbée qui se divisait comme une main énorme dans une chevelure de ramures fines. Cette carte-là, elle se demanda si elle l’enverrait. Finalement, elle la cacha au fond d’une boîte, dans son armoire, comme elle aurait fait d’une chose brûlante qui l’eût pu trahir. Le soir, elle l’allait chercher, regardait la porte, les fenêtres à petits carreaux: un rideau aperçu à travers les vitres l’attirait plus loin, jusqu’à l’âme même, dans l’atmosphère où les choses avaient autrefois vécu. Ses pensées flottantes se condensaient autour du délicat visage de cette maison. Pour ses deux sous, elle avait acheté un trésor de rêves.
Elle n’osait pas écrire comme lui: notre coteau, notre vieille église, mais elle lui disait: «Cette croix, c’est celle qui est en bas du petit chemin, vous rappelez-vous?» Il y avait dans ces quelques mots un appel rapide, une sollicitation à être fidèle.
Pour trouver dans un aussi mince sujet une telle exaltation de la vie du cœur, il faut avoir eu vingt ans dans la solitude, une existence silencieuse et pure, profondément ignorante des calculs humains. Il faut encore avoir été privé d’affection et posséder dans sa fraîcheur l’état de grâce de la jeunesse, ce don d’aimer comme on respire, pour le seul délice de se sentir vivre. Le monde se plaît à penser que ces sentiments n’existent plus. Il les traiterait volontiers de vieilles romances. Mais que l’on descende dans la vérité des plus humbles vies, on y verra que le printemps des cœurs n’est pas plus déteint que le rose des lilas, le bleu des pervenches, et les divines rosées du ciel sur l’herbe innocente.