Que ce fût un plaisir pour elle de décider et d’améliorer, c’était ce que sa mère n’aurait jamais pu comprendre. Mme Dupouy, fille de fonctionnaire, avait été élevée dans une sous-préfecture à moitié dormante. Son rêve eût été de vivre dans un petit appartement avec une seule domestique, des revenus fixes. La gestion d’une propriété lui paraissait une aventure perpétuelle, une sorte de baccara. Longtemps, elle avait caressé l’espoir que sa fille, à sa majorité, se rangerait à son opinion. Mais il n’existait pour Paule que les Tilleuls au monde.
La pauvre femme soupirait:
—C’est fini. Elle sera comme son père. Il n’y aura pas moyen de l’habituer ailleurs.
C’était entre elles le malentendu de deux natures que rien ne peut jamais fondre tout à fait: la terrienne, indépendante, courageuse, qui aime les grands risques de chaque jour; la citadine, qui préfère son travail de fourmi dans la fourmilière.
Quand Paule y pensait, une tristesse se peignait lentement sur sa figure. Elle comprenait maintenant que le chagrin change, et que les pauvres yeux, fatigués, usés, ne voient pas la vie comme des yeux neufs. Après six mois de vie tout intérieure, une aridité l’envahissait: cette sécheresse d’âme qui est la souffrance des natures trop tendres, trop portées au rêve, qui s’épuisent elles-mêmes, et ne souhaitent plus rien pour avoir désiré trop passionnément.
Elle sortait vingt fois par jour, rentrait, changeait de place, essayait de lire. Dans la bibliothèque de famille, elle prenait toutes sortes d’ouvrages. Mais tout lui était sujet d’amertume et de lassitude. Quand elle rouvrait Eugénie Grandet, le livre cher dont son chagrin s’était nourri, Mme Grandet et sa fille travaillant côte à côte, l’une sur sa chaise à patins, l’autre sur son petit fauteuil, la faisaient pleurer. Elle se rappelait sa propre vie avec sa mère, leur entente de cœur, leur intimité. Charles Grandet ressemblait à Seguey. Lui aussi était malheureux, et si attrayant, d’un charme qui à travers le vieux livre la troublait encore.
Un matin, en se réveillant, elle se sentit comme délivrée de son dégoût, le cœur touché par un pressentiment de bonheur indéfinissable.
Elle regarda ses robes et pensa qu’elle devrait en commander une plus élégante. Elle voulait aussi un grand chapeau. A la campagne, il était inutile de porter un voile et que signifiait cet étalage?
Quand elle eut fait tous ses tours, surveillé ses gens, elle rentra vers midi avec une sensation de fatigue heureuse. Sa figure était brûlante. Elle avait ramassé sous les arbres des poires tombées. Comme elle les faisait rouler sur la table de la cuisine, elle aperçut le courrier que Louisa avait posé au coin du buffet: entre une lettre d’affaires et un catalogue, une petite carte était glissée.
Tout de suite, au-dessous de quelques lignes d’une écriture fine et charmante, la signature se détacha.