—Il n’y a que toi qui m’aimes!
Elle était bien seule en effet.
Pourtant, l’idée ne lui venait pas qu’elle pourrait se faire une autre existence. Comme au premier jour de son deuil, elle eût répondu:
—Où voulez-vous que j’aille vivre?
Son pays, c’était celui-là, avec sa terre épaisse et riche, dans laquelle le feu de l’été ouvre des crevasses. Une campagne non point solitaire, mais pleine de grâce, soulevée par le mouvement paisible de ses coteaux; pleine de vie aussi, parcourue de ronflements d’automobiles et liée par le large flot brillant du fleuve à la grande ville, dont elle voyait le soir scintiller les feux.
Elle se sentait là au bord de la foule, mais protégée des heurts, des malpropretés. Les remous souillés des faubourgs ne l’atteignaient pas. Et les énormes cités usinières, récemment créées, villes d’hier, postes avancés sortis du sol bouleversé comme de nouvelles forteresses, avec leurs tuyaux démesurés, leurs masses brutales en ciment armé, n’avaient pas poussé leur conquête jusqu’à sa commune; quand bien même elles arriveraient au bord de ses terres, elle les défendrait.
Autour d’elle, des agents d’affaires et des usiniers achetaient beaucoup. Il était sans cesse question de domaines vendus ou qui allaient l’être. Mlle Dumont lui avait même transmis une proposition qui venait du père d’une de ses élèves:
—Céder les Tilleuls!
Elle aurait voulu qu’on lui en offrît un prix énorme, un million peut-être, pour avoir le plaisir de le refuser.
Ses terres, elle leur était attachée d’une passion innée, plus vieille qu’elle-même, qui plongeait ses racines dans une famille dont elle était pleine, toute la famille paternelle, des hommes et des femmes robustes comme elle, nourris de cet air, orgueilleux de ces vignes, du vin éclatant dont elles ruisselaient, et qui avaient ici même livré leurs batailles. Vivre comme eux, exercer leur autorité, ce rêve demeurait celui de toute sa jeunesse.