Il serait mort avant de partir.

Une voisine supputait qu’il devait avoir quelque argent. Un soir, discrètement, elle lui avait proposé de le prendre chez elle, moyennant qu’il lui abandonnât ses économies.

Ses économies!

Il y avait toujours eu un litre de vin à côté d’un verre sur la table de sa cuisine. Quand la bouteille était vide, il allait la remplir lui-même dans son petit chai, au robinet d’une barrique en perce. On ne trouvait pas mal qu’il allât pieds nus, la veste trouée, parce que tous pouvaient chez lui s’arrêter pour boire. Le dimanche, la cuisine décorée de vieux calendriers ne désemplissait pas. Au temps où sa vieille vivait encore, on entendait quelquefois du bruit; elle savait bien montrer la porte:

—Voilà l’heure où il est convenable de se retirer chez soi.

Mais, depuis qu’elle était morte, le logement si bien placé, au bord de la route, semblait fait pour qu’on y entrât.

Il avait sur lui des taches de vin: de grandes larmes bleues sur sa chemise, et du violet sur ses sabots. Tout le jour, il rôdait autour de la maison, occupé à ces besognes de vieux qui donnent l’illusion de l’activité: il battait les haricots et les fèves sèches, remplissait l’abreuvoir des poules.

Son bonheur, c’était de faire dans la vigne les petits travaux, les travaux de femme. Il ramassait après la taille les sarments coupés, arrachait l’été les repousses tout en bas du cep. Il dorlotait ces jambes torses. Chaque pièce de vigne avait un nom, rappelant d’anciens propriétaires ou encore quelque circonstance particulière. Les nouveaux venus ne les savaient pas ou les confondaient. Lui, traitait chaque pièce comme une personne:

Le Baraillot est beau cette année. Dans la Bécasse, il y a des manques. La Brunette, la pauvre, a été gelée.

L’année où Mme Dupouy avait décidé d’arracher une vigne pour en faire un pré, il ne pouvait pas croire que ce fût possible. Pendant la vendange, il soulevait les feuilles sur les pieds jaunis; et d’une voix qui chevrotait d’attendrissement: