Avec l’automne commençant, le pays s’animait de luxe, de robes claires et d’automobiles. La vie élégante prenait possession des jardins éclatants de fleurs. Paule sentait autour d’elle ce murmure de fête.
Un dimanche, bien qu’elle eût recommandé à Louisa de ne recevoir personne, un homme âgé, à la longue barbe blanche, entra sans façon, accompagnant une dame vêtue de noir et qui s’excusait. Il se fraya un passage entre les fauteuils:
—Vous n’auriez pas voulu qu’on nous renvoyât?
Il n’avait pas revu Paule depuis l’enterrement et dit quelques mots de condoléances avec rondeur et bienveillance, en vieil ami de la famille, qui compatit aux peines mais ne veut pas qu’on s’attriste trop. Sa femme l’approuvait avec de petits mouvements de tête. Elle avait la figure reposée, placide, une toilette soignée et l’air bienveillant. Ses mains étaient croisées sur une belle ombrelle à manche d’ivoire.
Paule les faisait asseoir, étonnée et touchée de cette visite:
—Monsieur Peyragay, oh! comme c’est aimable!
Elle disait: Monsieur, au grand avocat que tous à Bordeaux appelaient Maître, non seulement dans le morose Palais de Justice en forme de temple, mais partout où apparaissait son ample redingote aux basques flottantes.
Il avait, avec ses larges vêtements, ses chaussures trop grandes, une majesté rabelaisienne. Jamais longue barbe sinueuse n’était descendue d’un visage plus savoureux.
Toute la Gironde était en lui, sur cette grande bouche voluptueuse faite pour déguster la plus fine chère, les vins excellents, mais aussi pour répandre d’une voix d’or les belles paroles enchanteresses. Cet homme qui, dans les grands jours des Assises, faisait pleurer le jury entier, avait le charme puissant d’adorer la vie. Une affabilité naturelle, un bon estomac, l’habitude des longs dîners aux meilleures tables l’entretenaient en joie et en belle humeur. Les goûts épicuriens s’alliaient chez lui, et avec la plus large aisance, aux principes d’ordre et de religion hérités d’une vieille famille conservatrice. Il était le conseiller écouté de la noblesse, des jésuites et des bonnes sœurs, mais aussi le confesseur de tous les divorces, apportant dans cette délicate fonction beaucoup de bonté, une inépuisable curiosité, et un goût de la femme que ses soixante-dix ans sonnés n’amortissaient pas. Le don de sympathie universelle qu’il avait reçu, il le rapportait sur elle tout spécialement—que cette femme fût une élégante, une petite bourgeoise ou une grisette. Il trouvait à lui manier l’âme, à écouter ses confidences, un intérêt toujours nouveau, jamais fatigué, qui lui soufflait à l’audience des mots étonnants. Dans cette Gascogne où l’orateur est vraiment le roi, il jouissait de ses succès, en galant homme, généreux de lui-même, sans cesse porté à écouter et à obliger. A peine installé pour l’automne dans sa maison de campagne dont Paule apercevait les balustres à travers les arbres, il avait pensé à la jeune fille.
—Qu’est-ce qu’elle peut faire ici toute seule?