La campagne respirait, mystérieuse, dans des mousselines. Une brume plus dense se pelotonnait dans le lit du fleuve. On entrevoyait au-dessous le glissement d’une eau gorge-de-pigeon.

La terre fumait.

Peu à peu, une teinte blonde se répandait. Les paysans disaient:

—Ça chauffera cet après-midi.

Toutes les maisons égrenées sur le bord du fleuve s’étaient réveillées. Au bout des allées d’ormeaux parfaitement droites qui les précédaient, leur façade blanche apparaissait non plus close et impénétrable, mais recevant la lumière par leurs fenêtres à petits carreaux.

Elles avaient, ces maisons du dix-huitième siècle, des grâces charmantes et particulières. L’une se décorait d’un péristyle à quatre colonnes et du bandeau qui bordait son toit. D’autres avaient le charme d’une grande porte ouvrant sur un vestibule, ou même seulement la beauté simple de quelques marches bien disposées, à pans coupés, formant un perron entre des murs tapissés de rosiers et de mimosas.

On disait de toutes qu’elles avaient été bâties par Louis; et si la main du maître ne s’était pas posée sur elles, du moins le rayonnement de son école les avait touchées.

Au moment où la cité toute proche s’embellissait de constructions vastes et magnifiques, elles étaient nées parmi les vignobles, bijoux alternés, discrètes «folies» qui composaient un cercle enchanté.

Les grands négociants qui venaient y faire leurs vendanges s’y sentaient aux sources de leur fortune. A Bordeaux, où ils possédaient de profonds hôtels, leurs appartements décorés de boiseries incomparables se développaient de même par-dessus leurs chais. Dans leurs salons, d’étroites lamelles de bois des îles, disposées en disques, en losanges, composaient des parquets précieux. Certains étaient traversés de flèches qui s’élançaient jusque dans les angles. Mais au-dessous, dans les ténèbres humides éclairées de loin en loin par une chandelle, roulaient les barriques. Ils s’endormaient sur leur fortune et les murs mêmes transpiraient des odeurs de vin.

Depuis, bien des crises s’étaient produites, et il n’était guère de domaine qui n’eût changé plusieurs fois de maître. Tous, ils appartenaient à une sorte d’aristocratie qui veut en Gironde avoir «sa campagne». Aux fortunes épuisées, d’autres peu à peu se substituaient, des orgueils nouveaux.