—Bien sûr que je ne sais pas s’il y a un bon Dieu. Mais ce que je sais bien, c’est que sans la messe, nous n’aurions pas un vrai dimanche.
Du fond de l’église, elle reconnut, dans le parterre des chapeaux baroques, la puissante carrure du vieil avocat. Sa tête ridée, prolongée par sa longue barbe, allait constamment d’un côté à l’autre, suivant l’office, mais aussi les préoccupations de la sacristine et celles des dames qui ne retrouvaient pas leur porte-monnaie.
Il ne pouvait se tenir d’échanger quelques paroles avec une société rangée devant lui—famille, amis et invités—parmi laquelle se détachait une tête brune dont la vue éveilla en Paule un frisson rapide:
«Gérard Seguey...»
Son cœur commençait de battre comme il ne l’avait pas fait depuis quatre mois. C’était donc là le moment qu’elle avait attendu, rêvé, désiré, avec parfois la crainte affreuse de ne jamais l’atteindre. Elle était si émue que si Gérard l’avait regardée, sa timidité l’eût paralysée. Mais il ne pouvait la voir et elle jouissait d’être avec lui sans qu’il s’en doutât, dans cette vieille église où leurs pensées déjà s’étaient réunies.
Un instant, comme M. Peyragay se penchait vers lui, il se retourna et elle entrevit un peu de son visage. Rien de tourmenté ne s’y révélait. Qu’était devenu l’être ravagé de chagrin qu’elle avait, à leur dernière rencontre, découvert en lui? Ce jour-là,—un jour de douleur—une force brusque les avait jetés face à face, lui laissant une impression presque tragique. Le jeune homme assis près d’une femme très élégante, attentif à s’occuper d’elle, ne rappelait rien de cet être-là.
Elle reconnaissait aussi Mme Lafaurie, une dame imposante, qui remuait son face-à-main au bord de l’allée. Elle avait conduit à la messe toute la société que réunissaient dans sa maison, pendant les vacances, ses goûts de large hospitalité.
Paule s’inclinait maintenant dans l’ombre. Elle était restée tout au fond, près du bénitier. Plusieurs personnes la bousculèrent, des femmes qui sortaient précipitamment, emportant un enfant hurlant. Le sonneur de cloches, dont luisait sous une broussaille de sourcils un seul œil valide, trébucha dans les rangs en présentant un plat d’étain. Puis il traversa encore la foule pour aller se suspendre, au bas du clocher, aux longues cordes de chanvre tombant jusqu’à terre.
Sanctus, Sanctus....
Les paupières de Paule restaient abaissées. Elle savourait cette heure où une présence qui avait le pouvoir de faire palpiter sa jeunesse lui était donnée. Elle aurait souhaité que cette messe durât indéfiniment; c’était en elle comme un prélude dont elle sentait que la douceur surpassait peut-être ce qui devait suivre. Tout à l’heure, quand leurs yeux se rencontreraient, elle aurait l’appréhension de ne pas lui donner le plaisir délicieux qui était en elle comme un dieu caché.