M. Peyragay s’éloignait déjà, ayant répandu en quelques minutes une profusion de galanteries, mais avec l’arrière-pensée de ne pas retarder l’heure de son déjeuner. Maintenant, ayant jeté son tribut de fleurs aux pieds des femmes les plus aimables, il s’arrondissait dans le fond de sa victoria, à côté du chapeau amazone qui coiffait sa femme, et quittait la place avec des gestes de la main et des saluts de président. Deux paysannes s’étaient serrées sur le siège, réduisant autant que possible la place d’un cocher-jardinier en chapeau de paille.

La voiture disparut dans un murmure de sympathie et d’admiration.

Gérard et Paule trouvèrent Mme Lafaurie encore arrêtée à droite de l’église. Elle se tenait, très entourée, un peu en arrière du banc sur lequel Mme Rose, bruyante et joyeuse, vantait ses gâteaux saupoudrés d’anis à l’assemblée des enfants de chœur, vite dévêtus de leur soutane, et que signalait seulement l’éclat de leurs bas rouges. Mais le groupe respectueux qui s’était formé autour d’elle préservait Mme Lafaurie du désagrément d’être bousculée.

Elle avait pris, avec la cinquantaine qu’elle venait d’atteindre, une sorte de majesté. Une véritable dame de grande bourgeoisie, volumineuse et semblant tenir plus de place encore, avec des cheveux gris magnifiques sous une capote, un double menton, et une immense satisfaction d’elle-même répandue sur toute sa personne. Une vie de prospérité toujours croissante avait gonflé ses idées et ses sentiments. Sa richesse était partout autour d’elle, comme dans les plus profonds replis de son caractère. La solennité de sa marche annonçait déjà quelle opinion considérable elle avait d’elle-même, et avec quelle force elle croyait que lui étaient dues les salutations.

Partout où elle se trouvait, elle était le centre d’une cour. Avec Paule, qui la saluait, un peu gênée, elle retrouva tout de suite cette manière de la traiter en petite fille qui avait toujours été la sienne. Elle l’avait connue enfant, elle ne voyait pas les années passer, et la jeune fille ne songeait pas à protester, bien au contraire, car dans son beau masque volontaire, Mme Lafaurie laissait s’épanouir le sourire qui ferait d’elle, dans l’avenir, une grand’mère pleine de bonté. Déjà, elle décidait pour Paule l’emploi de sa journée:

—Vous viendrez prendre le thé cet après-midi. Il y aura de la jeunesse. Ce n’est pas une vie que de rester ainsi toute seule. Votre tante aurait dû vous prendre chez elle. Je le lui dirai.

Puis, revenant brusquement à l’idée de ses réceptions, elle commença d’énumérer les gens qui seraient chez elle. Mais déjà, elle passait au chapitre des distractions: le tennis, et un autre jeu de balles dont elle échoua à prononcer les difficiles syllabes anglaises. Comment, Paule ne savait pas...

—Ma petite, vous vous y mettrez.

Si, dans l’après-midi de ce dimanche, Seguey n’avait pas dû être à Belle-Rive, elle aurait tiré de son deuil une objection presque irréfutable. Mais, à la pensée de le voir librement et pendant des heures, d’avoir peut-être avec lui, dans quelque allée, un long tête-à-tête, les raisons qui lui commandaient un refus se dissipèrent par enchantement.

Elle remercia Mme Lafaurie, un peu plus qu’il n’aurait fallu, avec une effusion de toute sa jeunesse.