X

Le château de Belle-Rive, largement assis au milieu d’un vaste parterre, ne conservait du dix-huitième siècle qu’un noyau fragile. Un architecte du second Empire l’avait épaissi, entre deux pavillons carrés, de la masse écrasante d’un grand bâtiment. Dans l’empâtement de la façade, une porte cintrée et deux fenêtres harmonieuses répandaient seules le souvenir d’une beauté perdue. Leur charme dégageait une sorte de mélancolie. Mais, parmi tous ceux qui se pressaient dans les salons ou formaient dans les allées des couples épars, Gérard Seguey était sans doute le seul qui pût la sentir.

Cette maison, à l’origine petite et exquise, avait été comme submergée par le flot montant de la richesse. Le père de Mme Lafaurie, M. Montbadon, l’avait achetée, alors que l’extraordinaire prospérité qui marqua à Bordeaux le règne de Napoléon III arrivait à son apogée. En dix ans, il doubla le nombre des voiliers qui lui rapportaient lentement, mais comme une chaîne non interrompue, les cargaisons de café, de rhum, de vanille et de cacao prises dans les ports des grandes Antilles. Et en même temps que se construisaient, sur le bord même de la Garonne, des bateaux nouveaux, soutenus dans l’échafaudage des bois de charpente comme dans un berceau, un luxe ostensible rembourrait progressivement tout ce qui servait de cadre à sa vie.

Dans le quartier des Chartrons, somptueusement bâti au dix-huitième siècle, son hôtel voisinait avec ceux des grands négociants venus du Danemark et de l’Angleterre. Il se trouvait là au centre même de la caste la plus fermée, élevée par un siècle de richesse constante et d’activité à un plan de la vie commerciale sur lequel toute la société bordelaise a les yeux fixés. S’il n’y fut pas reçu sans réserves, il eut du moins l’entrée des bureaux. Sa fille avait pénétré plus loin, jusque dans les salons où règne, au milieu d’un grand confortable, une correction toute britannique et protestante.

Mme Lafaurie aimait le monde et se glorifiait de ses relations. Il était impossible de se figurer ce qu’elle aurait pu être si la fortune n’avait pas fourni une substantielle nourriture à son caractère. Elle appartenait à cette classe de la haute bourgeoisie commerçante qui vit largement, dépensant beaucoup pour la toilette, la tenue luxueuse d’une grande maison, et soutenant en toutes circonstances sa réputation.

Sa richesse, elle était dans l’épaisseur des tapis, le domestique nombreux, les armoires profondes et lourdes de linge, les buffets gorgés d’argenterie, l’entretien constant de toutes les choses cirées et encaustiquées, fleurant bon, associées à la prospérité de la famille et la reflétant. Sa richesse, elle était aussi dans la trépidation des longues autos où elle s’enfonçait—ces autos grondantes avant le départ, accordées au mouvement de la vie moderne. Elle était encore dans le ton déférent des valets de chambre qui l’annonçaient; dans l’empressement que l’on mettait à la servir, dès qu’elle paraissait; dans les confidences que les marchands lui glissaient si habilement, sous le couvert de leur main flatteuse.

Depuis trois jours que Gérard Seguey occupait à Belle-Rive une chambre charmante, d’où il découvrait la rivière à travers les arbres, la vie qui était menée dans cette maison fournissait une assez intéressante matière à ses réflexions. Il y étudiait la situation nouvelle que lui faisait un changement de fortune dont il ne parlait pas, sur lequel le jeu des hypothèses mondaines n’était pas fini.

Les Montbadon, en deux générations, avaient édifié une fortune que M. Lafaurie ne cessait d’accroître. Celle des Seguey, au contraire, longtemps éclatante, avait eu un déclin rapide. Leur maison d’armement, réputée dans les annales du grand commerce bordelais, avait été fondée en 1840, par le grand-père de Gérard, Jean-Jacques Seguey, homme d’honneur et homme d’affaires, qui avait eu une grande flotte sur toutes les mers, un hôtel magnifique en face du théâtre, soutenu des entreprises considérables, et enfin obtenu comme couronnement de toute sa vie les honneurs municipaux. Les intérêts du port de Bordeaux lui étaient presque aussi chers que les siens propres, et son nom restait parmi ceux des plus grands maires dont la ville pût s’enorgueillir. Mais, après lui, les fortes qualités s’étaient affaiblies, le père de Gérard, distrait et rêveur, mena ses affaires d’une main négligente. Quand il était mort, prématurément, alors que son fils n’avait que douze ans, Mme Seguey, effrayée par le désordre, les difficultés, et qui tenait de ses origines créoles un fond de mobilité et d’insouciance, avait trop facilement cédé à un nouveau venu le pavillon blanc semé d’étoiles bleues, qui était celui de la famille. «Ancienne maison Seguey et fils, Dominique Lagrave, successeur», pouvait-on lire quai des Chartrons, sur une plaque de cuivre dont la vue donnait à Seguey une vive sensation d’amertume et de déchéance.

En ces dernières années, les folies du capitaine de Pontet avaient précipité une ruine maintenant à peu près complète. Ces événements laissaient dans la sensibilité de Gérard un poison caché. Le rôle que sa sœur avait joué lui était même si pénible que sa pensée évitait de s’y arrêter. Il n’aurait jamais imaginé qu’elle pût apporter une énergie si passionnée à cette œuvre de destruction; pour ce mari, qui ne l’aimait pas, qu’elle-même semblait par moments supporter à peine et traiter comme un étranger, elle avait dépouillé de ses mains sa mère et son frère, leur arrachant tout avec une sorte de frénésie insatiable. Il y avait là un mystère que, devant les derniers sacrifices mêmes, il évitait d’approfondir. Leur vie était maintenant tout à fait séparée et leurs rapports froids: elle, retirée à la campagne depuis son veuvage, chez sa belle-mère, avec ses enfants, mais revenant à Bordeaux presque chaque semaine, pour des motifs mal déterminés; lui, vivant seul, au deuxième étage d’une maison du quai de Bourgogne, où il venait d’installer un mobilier Empire recouvert d’une vieille soie verte, et quelques tableaux que sa mère lui avait réservés dans son testament. On lui prêtait des succès mondains. Il s’en souciait peu. Une liaison qu’il avait entretenue pendant deux ans, avec une femme plus âgée que lui, intelligente et raffinée, s’était dénouée par lassitude. Mais en ce moment, dans le monde de la grande bourgeoisie riche qui était le sien, et où toute diminution de fortune est une déchéance, il sentait la nécessité de garder sa place. Entre sa famille et les Lafaurie, une rivalité avait existé à laquelle l’amitié s’était mêlée insensiblement, d’autant plus cordiale que l’affaiblissement des Seguey avait commencé. Il la sentait à son égard un peu dédaigneuse et protectrice. Sa nature, prompte à discerner toutes les nuances, en souffrait souvent. Cependant, il était venu à Belle-Rive...

En cet après-midi de dimanche, Seguey fumait un cigare devant la maison. Des fauteuils d’osier, garnis de coussins rouges et jaunes, formaient un cercle sur la pelouse autour d’une table de jardin. Il s’était assis en face d’une magnifique allée d’ormeaux.