Une atmosphère dorée baignait les corbeilles de géraniums et le jaillissement écarlate d’un massif de sauges.
Cet assemblage de belles couleurs lui était agréable. Mais il jouissait plus encore de n’avoir personne auprès de lui qui le détournât du plaisir de fumer en paix. Dans sa pensée flottait l’image d’un autre parterre: c’était la même qualité de lumière sur une grande prairie inclinée gardée par un cèdre.
En haut du perron, qu’encadraient deux rampes de pierre, la porte était restée ouverte sur le vestibule. Un bruit de voix s’en échappait.
Vers trois heures, quelques couples de jeunes gens traversèrent le jardin, se dirigeant vers le tennis. Odette, la seconde fille de Mme Lafaurie, mince et musclée, dans une robe de tricot blanc. Elle marchait du pas spécial à la jeunesse entraînée au sport. Un grand garçon l’accompagnait. C’était son cousin, Roger Montbadon. Il avait de très grands yeux sombres dans un teint brun, un nez de Cyrano, et dans toute sa personne une allure brusque et prime-sautière. Seguey le regarda passer avec sympathie. D’autres les suivirent, et il entendit bientôt le bondissement des balles derrière un rideau d’arbustes.
En même temps, le mouvement de quelques personnes sur le perron lui fit comprendre que son bien-être moral ne tarderait pas à être troublé:
—Oh! monsieur Seguey, vous étiez là! Comment, vous n’avez pas bougé de ce fauteuil depuis le déjeuner. Précisément, je vous cherchais. C’est pour une assiette dont on m’a parlé....
Gisèle Saint-Estèphe, plus âgée de six ans que sa sœur Odette, appartenait à une autre génération. Une belle jeune femme extrêmement parée, en robe soyeuse, qui s’assit vivement en face de Seguey et abandonna sur le capiton du fauteuil d’osier ses bras magnifiques. Il y avait des ondes souples dans ses cheveux. Dans son teint couleur d’ambre claire, sous ses grands cils, l’œil semblait une amande laiteuse où glissaient les prunelles sombres. Un long collier de perles descendait sur sa gorge nue. Le goût du luxe éclatait en elle, capricieux, sujet à des sautes d’humeur et à des manies. Dans le monde, elle s’était fait une réputation de connaisseuse; pour la soutenir, après avoir acheté quantité d’éventails et de bonbonnières, puis, sans qu’on pût comprendre pourquoi, des meubles modernes, elle affectait de ne plus rêver que chinoiseries:
—Une assiette comme je n’en avais encore jamais vu aucune. Rien qu’un dragon, un petit dragon tout tordu, avec une tête ébouriffée, et d’un bleu, d’un bleu...
Elle avait l’air extasié de quelqu’un qui viendrait de découvrir la Chine.
Seguey l’écoutait, avec l’attitude d’un homme habitué à ces sortes de consultations. Sa culture artistique lui valait d’être recherché. Mais, bien qu’il posât quelques questions, son esprit continuait de se reposer dans sa paresse. Il savait trop que cette éclatante jeune femme ne ferait jamais de distinction entre une pièce tout à fait belle et une autre extrêmement médiocre. Il n’essayait même pas de lui ouvrir les yeux, ayant reconnu depuis longtemps que certaines natures ne sont pas capables d’éducation, et que la vanité pour la plupart des gens fait fonction de goût.