—Quinze et vingt mille francs. Si vous voulez payer, ou essayer d’une transaction, il faut que ce soit avant le 30.
Seguey réfléchissait: huit jours pour agir... Il rentrerait à Bordeaux le lendemain.
Son attitude montrait qu’il considérait l’entretien comme terminé. Mais, au moment où il se levait, M. Peyragay le retint: s’il n’avait pas immédiatement des fonds disponibles, peut-être pourrait-il s’adresser à M. Lafaurie?
Seguey se redressa:
—Je ne lui ai jamais rien demandé.
M. Peyragay le savait bien, et aussi que la veille encore toute démarche de ce genre eût sans doute été inutile, mais M. Lafaurie lui-même l’avait chargé de cette négociation, qui devait avoir l’avantage de placer Seguey sous sa dépendance. Un télégramme venait de lui apprendre la mort de l’agent qui dirigeait son comptoir, à la Martinique; et, dans l’embarras où il se trouvait, ne disposant de personne qui pût partir immédiatement, il avait pensé à Gérard. Le garçon lui plaisait. Il parlait peu, mais toujours avec un remarquable esprit de finesse. M. Lafaurie détestait les gens qui portent dans les affaires des façons tranchantes. Seguey, lui, avait de «la race»; petit-fils d’un grand armateur, il appartenait à la caste qui était la sienne et pouvait faire un chef de maison. M. Lafaurie croyait à l’atavisme. Il était aussi extrêmement jaloux de son autorité, prompt à prendre ombrage, et distinguait tout l’intérêt qu’il y aurait pour lui à tenir complètement en main ce garçon très intelligent et très délicat, scrupuleux peut-être, qui se sentirait les bras liés par une obligation matérielle. Que Seguey acceptât cet argent—et peut-être y serait-il forcé—il était désormais à lui, fixé pour longtemps, pour toujours peut-être, dans une situation qu’il lui ferait large, mais subalterne. Trop habile pour se découvrir lui-même immédiatement, il avait chargé M. Peyragay de le pressentir. L’affaire de Mme de Pontet venait à point pour précipiter une décision qu’il voulait rapide. Il comptait sur l’émotion du premier moment, le bouleversement d’une nature qui avait de son nom un respect extrême. Cette fois encore, Seguey ne laisserait pas glisser sa sœur dans la boue, dût-il y tout perdre.
C’était le reflet de ces impressions sur son visage que surveillait M. Peyragay. Toujours optimiste, heureux de voir les choses s’arranger vite et facilement, il n’avait pas pénétré d’ailleurs ce que cette offre dissimulait de calculs sagaces. Il avait hâte d’en venir au fait. Mais Seguey ne s’y prêtait pas.
Ainsi, M. Lafaurie était au courant et tous les autres aussi sans doute. On lui faisait offrir de l’argent. Pourquoi? Dans quel but? Quelle était la combinaison qui s’organisait et le jugeait-on assez naïf pour croire aux protestations d’amitié, aux bonnes paroles, quand il savait ce que coûtent dans le monde de tels services? L’affection seule, le dévouement vrai et indiscutable les peuvent offrir. Mais il ne s’agissait pas de cela, il le sentait bien. La vie et les affaires sont choses brutales où le sentiment fait triste figure. S’il fallait payer, il paierait lui-même.
Paule passant à ce moment devant le perron, il éluda la fin de l’entretien. M. Peyragay, puissant et massif, l’accompagna jusqu’à la porte:
—Je vous reverrai.