Son domaine, ainsi étalé entre le fleuve et le coteau, le long de la route, respirait la paix. Les travaux s’y succédaient dans leur ordre immuable, comme chez tous les autres propriétaires de ces terres grasses, dont elle apercevait les maisons blanches et délicates dans les parterres semblables à de gracieux îlots de verdure. Cette campagne girondine cultivée comme un jardin était lustrée par l’air du printemps. Sur les coteaux poudreux d’ombres violettes pointaient les clochers.
Tout paraissait aimable, facile, enveloppé d’une atmosphère de sécurité.
Elle pensait avec une irritation un peu méprisante aux mots de son oncle:
—Il faut que tu te maries ou bien que tu vendes!
Aucun de ses parents ne la comprenait. Elle en éprouvait une rancune qui n’était au fond qu’un amour trompé: ils avaient déçu ce désir d’entente, d’union familiale que sa mère et elle avaient dans le cœur; toutes les choses, les plus belles même, les plus attachantes, se présentaient à leur esprit sous forme d’affaires ou de tracasseries. «Si ma tante était restée, pensait Paule, elle aurait voulu mettre en ordre les armoires, regardé partout, critiqué. Elle reprochait à maman de ne pas s’occuper assez du ménage. Il aurait fallu que le dîner fût servi à l’heure; Louisa, qui n’accepte pas les observations, m’aurait fait des scènes. Pourquoi supporterais-je d’être tourmentée par des gens qui ne m’aiment pas?»
Chaque jour, dans la cuisine ouverte sur le jardin, le va-et-vient des paysans jetait des nouvelles. Quand elle descendait, elle trouvait des gens attablés; la cuisinière, Louisa, remplissait les verres.
Paule passait vite, pour ne pas les gêner, avec un sourire bienveillant et mélancolique. Elle avait cette délicatesse qui ne veut pas voir ce qui est donné et ceux qui reçoivent. Un jour pourtant, elle se sentit un peu soucieuse:
—Vous donnez donc à boire à tous ceux qui veulent?
La vieille femme mit ses mains sur les hanches:
—Ce serait malheureux tout de même, qu’on ne puisse plus se rafraîchir!