Le temps passait. Il fallait partir.

Elle fit quelques pas avec lui sur le chemin de halage. Il était protégé du soleil par une bordure de chênes magnifiques; à travers leurs plus basses branches, les yeux découvraient la nappe brillante du ciel d’automne et l’ondulation des coteaux. Le fleuve coulait de l’autre côté du chemin; une épaisseur grise de roseaux et d’oseraies le dissimulait.

Le soir, le soleil brûlait cette berge avant de descendre comme un globe rouge derrière l’écran de l’horizon. Les barques échouées sur la vase du petit port craquaient de chaleur, la réverbération de l’eau fatiguait les yeux. Mais, le matin, il n’était point sur cette rive un plus bel ombrage que celui du vieux rang de chênes: ils étaient sept ou huit, robustes, non point très hauts, mais développant une ample verdure; quelques tiges de lierre couraient dans la gerçure des écorces.

Seguey et Paule s’étaient arrêtés pour les regarder. Le soleil pleuvait entre les étages de verdure. Les feuilles touchées paraissaient blondes et translucides. Une barque passa que l’on devinait au battement des rames et au mouvement de l’eau sur la rive; quelques ondulations vinrent mourir au pied des roseaux qui s’inclinaient dans un bruit de soie.

Deux ou trois fois, il avait commencé de lui dire adieu. Mais elle le retenait:

—Vous avez le temps.

Elle ne pouvait croire que ce fût fini pour ce jour-là. Ses mains ne se tendaient que pour le garder. Elle avait tant de choses à lui dire qui, depuis toujours, pesaient sur son cœur. La ruine, elle s’y serait enfoncée avec lui, s’il l’avait permis; le bonheur était dans sa présence, il n’était que là, mais il y a sur les lèvres d’une jeune fille un sceau invisible qu’elle ne peut rompre la première.

Quand il fut parti, elle rentra dans le jardin vide. Tout ce qu’elle avait à faire paraissait soudain inutile et privé de sens: entre cette heure et les réalités quotidiennes, un abîme s’était creusé.

Elle avait senti qu’il l’aimait.

Le jour où les vendanges s’achevaient, une dispute s’éleva à la fin de l’après-midi. Paule avait donné de l’argent pour que la jeunesse s’amusât le soir à l’auberge. Ceux qui ne dansaient pas demandaient leur part. Crochard, qui avait beaucoup bu, réclamait très haut; la veille, une explication au sujet des prés l’avait mis en rage, Pouley s’était vanté d’avoir fait l’affaire et signé un bail pour dix ans. Depuis, Crochard rôdait sans cesse autour de la maison, aigri, violent.