Par moment, un désir de fuite dilatait ses larges pupilles. Dans une minute peut-être, elle entendrait tourner une clef, la porte s’ouvrir. Que savait-il au juste de sa vie? La faisait-il appeler pour l’accabler de reproches et la rejeter?
L’idée lui vint que tous savaient et la méprisaient. Combien de fois s’était-elle heurtée à des manières contraintes et des regards froids? Le monde qui avait fêté sa jeunesse se retirait à son approche, sa vie angoissée haletait dans la solitude.
Parfois, une colère s’emparait d’elle. Oui, c’était vrai; son amer bonheur, elle l’avait volé. Mais de quel droit les indifférents tournaient-ils vers elle des faces de juge? Qui donc aurait su aimer comme elle l’avait fait, dans ces affres, cette agonie, toujours menacée par le scandale, engloutissant tout? Est-ce qu’on calcule... L’amour... Il n’y avait que cela au monde.
Des images passèrent fiévreusement dans son esprit. Quatre ans, pendant lesquels elle avait lutté, torturée de crainte, de jalousie, reprenant sans cesse un amant qui lui échappait! Maintenant, traquée par tous, elle ne s’humiliait pas. Elle avait vécu. Mais, dans cette ruine où elle s’abîmait, que ne pouvait-elle se griser encore? La pire honte, c’étaient les éclats d’une passion aigrie, les scènes, les reproches, ses bras refermés qui n’étreignaient plus qu’une haine aveugle. Malgré tout ce qu’elle avait fait, en arriver là... Et demain serait pire encore... Cet amour, qui n’était plus qu’une horrible exaspération, quel désastre l’en délivrerait?
Elle pensa:
—Quand Gérard sera là, je lui dirai tout.
Elle était venue à sept heures, pour être sûre de le rencontrer. Au point où elle en était arrivée, il n’y avait que lui pour la sauver. Quelle autre main se serait tendue? Lui seul pouvait souffrir avec elle, dans la même chair; et elle oubliait son silence de quatre années—ce silence dans lequel chacun d’eux s’était enfermé, inaccessible. Elle se voyait blottie contre lui, réfugiée dans ces bras d’homme. Les affaires, les femmes n’y comprennent rien, ce n’étaient pas des choses pour elles.
Elle écoutait, tendue vers l’instant où elle l’entendrait ouvrir la porte et marcher dans le corridor. Mais, quand il entra, son courage s’évanouit et elle s’abandonna aux événements.
Le dîner était servi. Doucement, elle repoussa le couvert que Virginie avait préparé pour elle et s’assit un peu à l’écart. Il lui demanda des nouvelles de ses enfants.
—Ils sont à Lugmeau, chez ma belle-mère. Je compte les laisser à la campagne pendant tout l’hiver. L’air des pins, c’est parfait pour eux. Moi-même, je ne viens ici qu’en passant...