Mais des images se succédaient, lui représentant vivement ce qui aurait pu être. Cette fois encore, il avait été négligent, il avait vu faux; avec Mme Saint-Estèphe aussi, une occasion de fortune s’était présentée qu’il ne s’était pas soucié de saisir. Quand donc renoncerait-il à suivre imprudemment un attrait, un rêve? Le moment n’était-il pas venu enfin d’étouffer son âme de jeunesse?
L’impatience hâtait son pas comme pour une fuite. Il était temps de changer délibérément d’idéal et de jouissances. Mais Paule était comprise dans ce sacrifice, Paule, dont il voyait d’avance le visage meurtri, la désolation. L’abandonner... Cette pensée lui faisait horreur. L’ambitieux chez lui était doublé d’un délicat dont il ne parvenait pas à se délivrer.
Quand il arriva quai de Bourgogne, il fut surpris de voir éclairées les deux fenêtres de son bureau.
Au bas de l’escalier sombre, un papillon de gaz dansait dans un globe de verre dépoli; sa flamme éclairait un vieux tapis et une rampe en fer forgé s’élevant dans l’ombre. Il était neuf heures. Seguey trouva une lampe allumée dans le petit couloir et la salle à manger plongée dans l’obscurité. Virginie, qui avait entendu tourner la clef, versait le potage dans la soupière.
Il alla tout droit à son bureau. Une jeune femme assise dans une encoignure, la taille ployée, se leva vivement et comme en un sursaut.
C’était sa sœur.
Anna de Pontet avait eu dans l’après-midi avec M. Peyragay un long entretien. Il lui avait conseillé d’aller voir son frère. Un flot de sang était monté à son visage durement marqué par ces derniers temps. L’explication qu’elle redoutait, qu’elle avait fui obstinément, était maintenant tout près et inéluctable.
Chaque semaine, elle passait deux jours à Bordeaux, laissant ses enfants à sa belle-mère dans un domaine du Bazadais. Les de Pontet avaient là-bas, depuis cent cinquante ans, des châtaigneraies, une grande métairie, et un rendez-vous de chasse avec une tour en poivrière enguirlandée par un rosier. C’étaient deux jours tourmentés, fiévreux, pendant lesquels elle attendait l’amant, qui souvent tardait à venir. Quand il était là, elle ne pouvait s’empêcher de lui demander des explications, elle était jalouse; lui, de plus en plus capricieux, brutal... Elle lui reprochait de ne plus l’aimer.
Elle était montée chez son frère à la nuit tombante. Dans l’appartement vide, où son pas résonnait sur les parquets nus, Virginie l’avait reçue avec un attendrissement de vieille bonne. Un moment, elle la garda auprès d’elle, s’étourdissant de ses paroles.
Puis elle était demeurée seule. L’attente crispait ses nerfs fatigués. Elle paraissait maintenant plus vieille que son âge, élégante toujours, mais la figure osseuse, le nez aminci, le teint presque gris. Les agitations incessantes avaient encore agrandi ses yeux. Un peu de rouge ranimait sa bouche amère et comme harassée.