Il parlait avec une émotion singulière:

—Ne rien sacrifier de soi, c’est ce qu’il y a au monde de plus difficile. Pour la plupart des hommes, cela ne se peut pas. La vie est plus forte. Mais vous, peut-être, vous le pourrez. Quelques-uns résistent.

Quand il le laissa, Carignan marcha longuement dans les rues désertes. Devant un cinéma illuminé, comme il passait auprès d’une glace, il fut frappé par l’expression d’enthousiasme qui rajeunissait son maigre visage. Tous ses mécomptes se fondaient dans un sentiment de joie orgueilleuse: cet amour de son art, le seul amour qui fût dans son sang, dans toute sa chair, il avait l’impression de l’étreindre passionnément.

Seguey rentra sans se hâter, en passant dans le vieux quartier par un dédale de petites rues. L’entretien qu’il venait d’avoir décuplait ses forces nerveuses. «Votre situation, c’est vous-même qui la ferez,» avait dit M. Lafaurie, et il s’était cité comme exemple!

«Après tout, pensa Seguey, pour réussir, il lui a suffi de se marier.»

Une idée traversait son esprit: il l’écarta d’abord comme une folie, mais elle reparaissait, tâtonnant autour de faits oubliés, et répandant une lumière qui lui semblait presque insupportable.

«Non, protesta-t-il intérieurement, je n’aurais pas pu épouser Odette.»

Il revoyait l’air de froideur de la jeune fille. Pendant son séjour à Belle-Rive, elle avait été singulière et presque impolie: en dix jours, elle ne lui avait pas adressé trois fois la parole; cependant, il ne cessait de la rencontrer, puis, à la veille de son départ, cette agitation, ce trouble subit! A ce point de ses déductions, son esprit s’arrêta de nouveau, craignant de conclure.

Un camion attardé dans une petite rue passa près de lui avec fracas. Il se gara dans l’entrée d’un corridor noir.

«Non, répéta-t-il, je sais bien que c’est impossible.»