—Un artiste est traité comme un gobe-mouches. Les gens qui l’ont eux-mêmes prié de venir ne se souviennent plus de lui ni de rien. On n’oserait pas faire perdre ainsi son temps à un domestique. C’est fatigant, à la longue, ces faux espoirs, ces journées vides. Moi qui aurais tant à travailler...
Et d’une voix plus basse:
—Les gens du monde ne comprennent pas. Ou bien, ils n’ont aucune idée de l’honnêteté. Un artiste, s’il gâche son temps, se détruit lui-même. Le temps, un homme comme moi n’a que cela... Mais, pour ce qui est de ma peinture, ils ne m’auront pas! Je ne leur ferai aucune concession.
Ils suivaient les allées de Tourny, bleues et désertes, illuminées de hauts candélabres. Les devantures de fer des magasins étaient abaissées, l’heure du dîner hâtait la marche des rares passants. Au bout de cet espace éclairé, la masse sombre du Grand Théâtre dominait tout.
Seguey lui toucha légèrement le bras:
—Pourquoi êtes-vous venu ici?
Il avait à peine parlé qu’il le regretta. Ne savait-il pas Carignan pauvre, accablé de charges, talonné par un besoin d’argent qui était sa pire humiliation? Lui aussi tombait fatalement dans la dépendance des gens et des choses; et, sans lui donner le temps de répondre:
—Des sympathies... Vous en aurez, de très réelles. Les meilleures n’apparaissent d’abord qu’à un second plan.
Carignan tournait vers lui des yeux affamés d’amitié dans ses traits tirés. Seguey le regarda profondément:
—Vous avez raison de ne rien céder. Un artiste, s’il capitule, n’a vraiment plus sa raison d’être. De l’argent, vous n’avez pas besoin d’argent! Qu’est-ce que cela vous fait? Votre vie n’est pas là.