—Revenez me voir... Vous savez que j’ai beaucoup d’amitié pour vous. Les vieilles relations, c’est encore ce qu’il y a de mieux. Nous trouverons peut-être un arrangement.
Seguey regardait à travers les vitres. Le crépuscule tombait rapidement sur l’eau gris d’argent. A travers ces petites phrases, il entrevoyait des sous-entendus comme autant de mines à exploiter, dont il extrairait peut-être sa part de fortune. Toute espérance n’était pas perdue, mais il fallait attendre, dissimuler...
Il trouva quelques mots délicats pour remercier M. Lafaurie d’une bienveillance qui le touchait profondément. Ce fut dit un peu froidement, sans démonstration, avec une attitude qui ne livrait rien.
Dans l’escalier, Seguey rencontra Carignan furieux qui enfonçait jusqu’à ses oreilles un vieux chapeau mou. Il avait mis une cravate voyante et son meilleur costume pour aller voir M. Lafaurie, dit des sottises au garçon posté à l’entrée et, finalement, échoué devant le barrage. C’était la troisième fois qu’il se présentait.
Sur le Pavé des Chartrons, les réverbères allumés éclairaient les arbres. Le gémissement d’une sirène s’enfla sur le port. Ils longèrent les façades silencieuses. Devant le Jardin Public, les hautes grilles d’or étaient fermées, les allées tournaient vides et blanches entre les feuillages.
Carignan, rongé de colère, soulageait son cœur:
—Depuis six mois, on me fait jouer un rôle ridicule. Partout où je vais, on m’arrête et on me présente: Carignan... médaille d’or... Les gens veulent mon avis sur n’importe quoi, leurs bronzes d’art, leurs porcelaines, leur appartement. A Belle-Rive, Mme Saint-Estèphe m’a demandé de lui dessiner une robe japonaise. Un croquis, cela ne peut pas se refuser.
Il marchait par grandes enjambées et fauchait l’air de gestes violents. Seguey, plus petit, d’apparence tranquille, et qui essayait de régler son pas sur le sien, voulut des détails. Cette robe serait-elle exécutée?
—Exécutée!... Personne ici ne va jamais au bout de quoi que ce soit! Ce n’est pas une, mais dix personnes qui m’ont parlé de faire leur portrait. Moi, naïf, qui m’y laissais prendre, je remuais les vieux éventails, les robes, les écharpes, tout ce que les femmes peuvent exhiber d’affreux et d’inutile dans ces moments-là. Ces dames me donnaient des rendez-vous où elles ne venaient pas; ou bien, elles me recevaient par grâce et d’un air pincé, en laissant entendre que je les dérangeais. C’est qu’elles attendaient ce jour-là leur modiste ou leur manucure...
Il respira profondément, à plusieurs reprises: