Un éclat d’ironie passa dans sa voix. Décidément, il se sentait d’une caste, celle des chefs. Si elle l’excluait, il ne mendierait pas un morceau de pain.

M. Lafaurie essayait d’assoupir la question en épaississant sur elle les paroles condescendantes:

—Je crains que vous n’ayez pas une vue juste des circonstances. Les jeunes gens ont souvent beaucoup d’illusions. Plus tard, ils regrettent... Ils distinguent mieux de quel côté leurs intérêts auraient dû les mettre. Mais l’occasion passe et ne reparaît plus. Ceux-là mêmes qui ont en main les plus grandes chances, des relations, des capitaux, sont souvent déçus. Quand on entre dans le domaine des réalités, il faut se délester de beaucoup de rêves.

A d’autres moments, ses insinuations eussent accablé Seguey de découragement et de doute, mais, dans l’état de tension où il se trouvait, il les sentit comme un aiguillon.

Sa réponse fut, au début, un modèle de modération. Puis, dans la discussion, ses arguments peu à peu se développèrent. La sympathie qu’on lui témoignait ne pourrait-elle pas prendre une autre forme? Il ne recommencerait pas plusieurs fois sa vie. Pour la Maison même, ne vaudrait-il pas mieux qu’il lui fût attaché par un intérêt direct, permanent? Dans l’avenir, au moins, il lui fallait voir des possibilités d’élévation et de fortune...

Chacun avançait comme à pas feutrés, s’efforçant de poser le problème de telle façon que l’autre n’eût plus qu’à lui donner la solution la plus aisée. M. Lafaurie s’étonnait lui-même d’envisager avec sang-froid cette chose énorme, le partage futur de l’autorité. Mais, s’il avait trouvé devant lui un pauvre hère, consentant à tout, avec quel dédain il l’eût écarté!

L’un et l’autre, installés dans de semblables fauteuils carrés, se surveillaient attentivement. Il y a dans un jeune homme plein d’ambition dissimulée une singulière force attractive. M. Lafaurie, qui n’avait pas de fils, appréciait chez Seguey des manières et un tour d’esprit qui pourraient en faire un grand patricien. C’était dommage qu’il fût ruiné!

Gérard s’étant levé, M. Lafaurie le raccompagna jusqu’à la porte, le ton changé, presque paternel:

—Quand j’avais votre âge... non, quelques années de moins, avant que je parte pour le Chili... j’entrai chez M. Montbadon avec de très modestes appointements. Il me dit un mot que je me rappelle... Votre situation, c’est vous-même qui la ferez. Vous voyez, cela ne m’a pas trop mal réussi.

Il avait posé sur la manche de Seguey sa main large et blanche. L’annulaire était orné d’une pierre gravée, épaisse et sombre, entre deux griffes: