Michel entendait vaguement Sylvain grommeler. L’homme leur tournait le dos, assis sur le coffre, fouillant du regard le ciel et l’eau brouillés par la pluie. La pensée de voir partir ce garçon vaillant et courageux, au moment où il avait le plus besoin de son aide, le rendait furieux. Il se fâchait entre ses dents, avec un effort physique pour étouffer ses grossièretés, par crainte de celui qui se taisait, — couché dans le fond, le visage taciturne et les yeux ouverts — sachant qu’on ne devait pas le pousser à bout.
Le jour était loin où son fils Justin reviendrait du service, et encore parlait-il de ne pas reprendre le travail des parcs, rebuté comme tant d’autres par la vie peineuse, rêvant d’obtenir un poste tranquille. Car les jeunes avaient tous envie maintenant d’être facteurs, cheminots ou garde champêtre. « L’eau, disaient-ils, elle est trop froide. » Les filles aussi devenaient réfractaires. Plus favorisés que beaucoup d’autres, qui ne trouvaient plus d’aide dans la famille, et avaient dû laisser se perdre des parcs magnifiques, en pleine production, Elvina et lui avaient toujours accru leurs affaires, augmentant chaque année le nombre des tuiles, s’enorgueillissant de quelques milliers d’huîtres de plus dans leurs « claires » et de filets neufs dans leur voilerie. On disait de lui qu’il ne se laisserait pas couper une main pour cinq mille francs. Mais la femme s’alourdissait, geignait davantage, devenue casanière, travaillée du désir sournois de faire « souquer » les autres à sa place. Pour tous les deux, le départ de Michel était un coup rude ; non seulement perte d’argent, mais déconvenue, froissement de ne plus se sentir indispensables, fureur de perdre une longue illusion féconde en ces rêves illimités qu’inspirent les rapports du pauvre et du riche. Ils avaient toujours nourri l’idée d’une récompense qui équivaudrait à une fortune. Car les marins qui parlent chaque nuit de « faire un grand coup », vivant dans l’espoir de tomber « en pleine mitraille de poissons » et de hisser dans leur barque, dût-elle en couler, des filets gonflés et grouillants, ont souvent la même fougue d’imagination que le prospecteur qui fouillerait la terre de ses ongles pour déterrer une parcelle d’or.
Au fur et à mesure que les jours passaient, Sylvain harcelait Michel plus durement, mais en sourdine, étant toujours celui qui mord par derrière.
— Borde, borde, lui criait-il, lorsque le garçon, tenant l’écoute, virait sous le vent.
Quand on pêchait, le filet n’était jamais posé comme il faut, que Michel l’eût donné trop vite ou trop lentement, mis trop près de terre. S’il fallait l’éveiller la nuit, c’étaient des bouffées de colère, parce que les jeunes gens dorment comme un mort.
— Celui-là mange la soupe comme l’âne le son, se retenait-il à peine de dire, lorsqu’il voyait devant Michel une assiette pleine. Car avec la concupiscence du gain, sa meilleure jouissance était de griffer aux places sensibles, entraîné par cette passion de tyrannie et d’injustice qui avait peut-être éloigné son fils.
Le soir, dans la maison close, le même toit de tuiles cimenté de mousses pourries abritait les époux grondant de colère, dérangés dans leurs plans, furieux de perdre, et les deux adolescents isolés dans les pudeurs muettes de l’amour. Estelle n’osait plus maintenant réclamer, se plaindre, toute blessée encore par les brusqueries de son compagnon, devenue plus craintive en même temps qu’il s’adoucissait. Elle le fuyait. Il s’en étonnait, gauche et dérouté, comme l’est toujours l’homme au cœur chaste devant la femme qui s’éveille, hier une amie, parfois une esclave, aujourd’hui adversaire plus mystérieux que Diane dans les bois.
Ainsi ce jour de départ qui avait semblé devoir ne jamais venir était arrivé. Michel, ayant vu grossir le petit train, se rappela les soirs où sa mère sur le quai l’avait embrassé. Aujourd’hui c’était lui qui s’en allait. Un coin de ciel couleur de bruyère s’éteignait au loin, et le crépuscule noyait rapidement les rouilles du sous-bois. « Tu reviendras ! » sanglotait Estelle haletante, debout sur le marchepied, tendant la tête vers la portière. L’émotion lui arrachait enfin ce cri de l’amour que les lèvres jeunes s’efforcent d’étouffer. Il avait regardé sur le quai ce visage offert, aperçu près de l’horloge l’abbé Danizous, éternel isolé dans sa robe noire ; puis vu passer des taillis, des pins, reconnu deux ou trois fois l’éclat de perle du bassin dont les bouffées d’air lui jetaient aux lèvres un goût d’embrun.
Ce garçon sauvage, que les événements arrachaient à ce petit pays de bois et de mer, sentait seulement le choc de son cœur. Les premières stations dépassées, il regardait encore le ciel et les pins… il regardait et son être s’emplissait d’une souffrance étrange, comme d’un flot doux qui traînait des larmes. Que serait sa nouvelle vie ? Sa mère lui avait fait dire qu’il n’entrerait pas en pension, mais que le mari de la sage-femme, caissier chez Me Malleret, lui avait trouvé une place dans la même étude. C’était ce qu’elle appelait le « mettre aux affaires ». Sa mère… chaque tour de roue le rapprochait d’elle. La ville où elle vivait l’appelait à l’horizon, la ville grondante d’activité et de foule où il découvrirait peut-être son père. Il y arrivait avec le seul espoir de la retrouver, prêt à un grand effort pour devenir le fils qu’elle souhaitait, ébloui aussi par ces vagues idées d’honneurs, de fortune, et pressentant qu’il ne lui appartenait pas de borner ses rêves.
Quand il changea de train à Facture, quelques lumières brillaient dans la nuit plus dense. La locomotive puissante, immergée dans l’obscurité, lui apparut monstrueuse au feu de ses phares. Un flot humain coulait sur le quai. Il se laissa pousser, emporter. Le compartiment où paquets et gens se pressaient lui donna soudain une sensation d’étouffement. Il ouvrit la vitre, se pencha… Le vent mouillé fouettait ses cheveux. Et dans cette hallucination, dans la soif qu’il éprouvait de goûter à une autre vie, il sentait pourtant un refus intime, une sorte de contradiction involontaire qui montait du fond de son être. Était-ce le pressentiment de ce qui l’attendait, le débat sourd de ses instincts de solitude et de liberté contre le monde où rien, hélas ! n’était fait pour lui ?