Un moment, il resta courbé, sa tête tombée dans ses bras. Puis il releva sa figure ronde et volontaire sur laquelle les larmes séchaient. Il y avait dans l’air un goût de résine dont la saveur âcre le fit tressaillir. Son regard intérieur descendait au fond de sa vie. Dans son âme, il y avait le bassin gris et tous ses reflets, les pins et le ciel. Tout cela s’animait. Il entendait le goéland parler au nuage et la barque se plaindre d’être attachée. Une voile blanche s’en allait là-bas. Il écoutait comme un chant au loin, les grandes voix sourdes de l’inconnu.

XI

Michel était parti le soir de la Saint-Martin, après avoir passé chez les Picquey les bonnes fêtes de la Toussaint et du jour des Morts, où les vieilles femmes vont à l’église, le visage invisible sous leur « bénesse ». Devant l’autel de la Vierge, pendant la messe que célébrait l’abbé Danizous, voûté sous l’étole, traçant sur le calice des signes de croix d’une main décharnée, Estelle, accroupie sur une chaise basse, appelait le ciel au secours de son grand chagrin.

Depuis que son départ était décidé, Michel avait été meilleur pour elle, s’asseyant souvent à son côté au fond de la barque, pêchant au parc des coquillages dont il remplissait son panier. C’étaient tantôt des clovisses, des claques, ou encore ces « couteaux » corsetés d’un long étui gris strié de roux, qui ont leur puits foré dans la vase, soufflent des bulles d’air par un trou carré, et dont on voit, pointe d’asperge, émerger la tête. Par ces douces journées d’automne où le bassin éclaire le pays, il faisait encore bon marcher dans l’eau tiède et plonger jusqu’au coude son bras dans la boue pour en arracher, capturés dans le trou obscur, ces couteaux dont pendait la longue queue translucide et d’un jaune orange comme la mèche d’un briquet.

Estelle, sa culotte troussée, pataugeait avec Michel le long des clôtures. De la tourmente qu’il venait de traverser, il gardait une impression de fatigue qui se muait en un grand désir de repos. Adolescente hâlée par l’été, Estelle devenait chaque jour plus belle ; mais aussi rétive et meurtrie, ne pouvant plus souffrir d’être repoussée. Elle se cachait pour pleurer. L’arrière-saison les entraînant d’un cours insensible vers l’inconnu, Michel sentait s’émouvoir dans le gîte obscur de son cœur l’enfance assoupie, tant de choses vécues ensemble, mêlées, partagées, en même temps que le troublait un regret vague de ses duretés, et que l’étonnait cette source de douceur ouverte dans son être.

Un matin, étendue sur le col de la pinasse, elle séchait au soleil ses jambes pendantes. La journée était calme, le courant doux, et les courbes de l’horizon fondaient ces belles couleurs argentées et bleues sur lesquelles la lumière fait courir l’éclat de la vie. Michel, appuyé au bordage, lavait dans la mer ses pieds englués de vase. Il venait de marcher autour du parc, se cramponnant aux lattes, et une coquille d’huître l’avait coupé ; tout à coup, elle s’était redressée, les yeux agrandis : elle venait de voir sa cheville rougie de sang.

Il s’était hissé dans la barque, et tout en protestant que ce n’était rien, il l’avait laissée, agenouillée, appuyer contre elle le pied blessé, le bander fort avec son mouchoir ; et comme elle relevait la tête, il avait vu, au fond de sa « bénesse », sa figure brune et dans ses yeux tout ce qui parle au cœur des jeunes garçons.

Ce jour-là ils étaient restés un moment silencieux, assis sur le banc. Une grande étoile de mer flottait, fleur dilatée et épanouie de l’eau miroitante. Michel l’avait prise, rejetée, pêchée de nouveau ; et elle était restée entre eux, éclatante et charnue, couleur d’arbouse, peu à peu rétractée dans sa lente agonie inerte.

Les grands travaux qui reprenaient avec l’automne ne leur permettaient plus de vivre à l’écart ; le triage, les flancs étroits de la pinasse rapprochaient ces deux enfants, troublés par l’imminence de la séparation, et le reproche étouffé d’Estelle atteignait cette fois le cœur de Michel, assez bas pour qu’il en fût sourdement ému, le ramenant vers les quinze années vécues ensemble, aérées du même vent salé et adoucies en secret par cette tendresse méconnue, mouillée de l’éclat pur des premières larmes, et qui lui inspirait un désir confus de faire la paix.

Octobre avait été pluvieux, et les averses bourdonnaient souvent sur l’abri monté à la hâte, la voile rabattue en deux pans sur l’épine dorsale formée par le mât. L’embarcation se métamorphosait en une humble tente, et ils s’y blottissaient, flottant des heures sous le ruissellement qui les isolait du monde : longues attentes, dans la tiédeur de leur haleine, de leurs jeunes corps enfouis sous les vieux cirés, bercés par le clapotement de l’eau invisible, le cri des canards et la basse sourde de l’océan.