Mais, entre les toits, un coin de ciel plein d’étoiles était suspendu.

Mme Chautard lui avait appris que son logement se trouvait dans la même maison, au deuxième étage, et l’avait amené dîner. Il était remonté très vite. Cette petite chambre, avec le lit de fer étroit et dur, ne lui déplaisait pas. Il se voyait libre. Il se sentait étourdi, plutôt heureux, assailli d’idées et de désirs.

— Si seulement, songeait-il, je pouvais savoir qui je suis. Après je ne penserais plus à cela, je travaillerais.

Il était resté un moment assis sur le lit, à moitié dévêtu, les jambes pendantes ; puis il s’allongea, souffla sa bougie. Mais il continuait de voir ces apparitions de maisons, ces toitures découpées, si hautes, toute cette ville allumée, brillante de perles lumineuses, qui devenait dans sa somnolence une vision presque fantastique.

Il s’éveilla à plusieurs reprises, regarda sa montre. Cette nuit ne finissait pas. Des impressions trop vives l’enfiévraient, comme il arrive dans l’extrême fatigue ou lorsque les nerfs ont reçu un choc. Il aurait voulu commencer quelque chose immédiatement, étudier, sortir. Tout le temps perdu lui était à charge, ces six mois pendant lesquels, le travail fini, il allait s’étendre dans les bois sans ouvrir un livre, parce que son chagrin le nourrissait, et aussi ces rêves qui vous viennent dans les moments où l’on est seul, couché sur la terre.

Rien ne bougeait dans la maison. Quelque chose l’obsédait vaguement qui était le bruit de la mer et celui des pins. Ah ! s’il avait pu s’endormir ! Seul ! Seul ! Où était sa mère ? C’était maintenant qu’elle lui manquait ; il lui avait fallu ce temps pour sentir, avec cette force qui monte du dedans, combien il l’avait cherchée à la gare, sans qu’il l’attendît, prévenu d’ailleurs qu’elle ne viendrait pas, mais ne pouvant empêcher ses yeux de fouiller la foule.

— C’est de ma faute ! se disait-il.

Il la revoyait, si douce, d’une grâce ravissante, cherchant à le distraire et à l’apaiser. Et lui, obstiné, ne voulait rien entendre ! Il pouvait bien souffrir maintenant ! La honte d’avoir un tel fils la tenait cachée. O misère ! Sa mère, Estelle, l’abbé Danizous, tous ceux qui essayaient de lui venir en aide, il n’avait cessé de les rejeter. De quoi se plaignait-il ? C’était lui qu’il accusait d’injustice et d’ingratitude. Et dans ces imaginations de la nuit qui grossissent les fautes, exaspèrent le regret et le chagrin, son endurcissement intérieur lui semblait horrible. Sa vie passée, tant de rancune et de révolte, tout cela revenait, lui apparaissait comme s’il n’y avait rien d’autre dans son âme.

Minuit avait sonné sans que la torpeur le prît tout entier. Il faisait noir, et dans cette obscurité dense, étouffée, baignaient des choses que ses yeux ne reconnaissaient pas. Les deux fenêtres se découpaient, bleues, et il se retournait contre le mur. Ah ! ne plus penser, se trouver transporté en plein lendemain par une longue plongée dans la nuit ! Mais la volonté même de dormir, aux heures d’excitation cérébrale, détruit le sommeil.

Ce qu’il voyait, c’était la cabane, le jour où Laure appuyait sa tête aux planches ; elle pleurait, clouée à cette place, et il l’insultait. Ce soir-là, quand il était revenu après s’être sauvé dans le bois, les uns et les autres lui avaient dit : « Ta mère t’a cherché. » Lui-même l’avait vue courir, entendait ses cris et s’était caché. Il lui en voulait ; mais sait-on jamais ce qu’on sent après, lorsque cet être qui se coule en vous dans la colère, étranger terrible, fait place à un autre qui s’effraie, se désole, et voudrait payer les offenses de cet infini qu’on a dans le cœur. Puis après, ce regret attaché à soi, lancinant, cruel ; cette impression d’isolement ; la détresse qui suit le grand coup porté, sans mesure, à l’affection qui pourrait ne plus être tout à fait la même. Michel se retournait sur cette souffrance. Malgré la misère dont elle avait comblé sa vie, honte, sarcasmes, angoisses intolérables, désir irrité de sa présence continue et de sa tendresse, elle restait pour lui sa mère, celle dont l’opinion comptait à ses yeux, pour laquelle il eût aimé prendre dans le monde les revanches mystérieuses de l’intelligence.