Michel s’était redressé et avait allumé sa bougie. Tout à l’heure, impatient de franchir l’espace noir et vide qui le séparait du lendemain, il se retrouvait prêt à vivre l’instant même, à se sauver seul.

Cette petite chambre sous les toits, il serait bien pour y travailler. Le souvenir lui vint de tant d’autres garçons dont parlent les livres, qui ont débuté pauvres, sans appui, durement traités par la vie et qui avaient vaincu. Lui aussi, en cette première nuit au milieu de la ruche humaine, engourdie dans ses alvéoles, se faisait le grand serment dont le souvenir mettait encore, dans les yeux usés de Michelet chargé d’ans et de travaux, des larmes sacrées.

Il s’était levé, avait ouvert sa valise, et en même temps qu’il bouleversait parmi ses hardes les quelques volumes que lui avait donnés l’abbé Danizous, le sentiment qu’une grande force de joie était dans ces livres l’enveloppa comme une flamme.

Longtemps, cette nuit-là, il avait veillé, le coude enfoncé dans l’oreiller, et comme il tournait les pages d’un recueil de vers, un chant merveilleux envahit ce cœur que le ciel et l’océan avaient ouvert aux voix intérieures. Les syllabes magiques enchantaient son insomnie d’adolescent, baignant ses yeux d’une émotion qui n’est pas du monde, comme furent si souvent ravis à eux-mêmes tant de jeunes hommes, qui se délivrent et se purifient d’une morne existence au souffle d’une vie supérieure.

Je n’emporte avec moi sur la mer sans retour

Qu’une rose cueillie à notre long amour,

J’ai tout quitté…

Jamais il n’avait entendu ce début violent, aéré, suggérant tout de suite l’impression de houle, de grand vent marin et l’arrachement du départ, et voici que naissaient d’autres thèmes, le chant d’amour ardent et mouvementé, auquel un autre succédait, mélancolique, qui éveillait l’image de la maison laissée et la nostalgie du toit qui s’efface. Il se recueillit un moment puis tourna la page. C’était maintenant une forêt tout imprégnée d’aube, avec le chuchotement de l’air dans les feuilles et le murmure de l’eau coulant sur la mousse. Où est-il ? Quelle vision de sous-bois printanier a envahi soudain la petite chambre ? Le pastour joue sur son roseau un air triste et pur. C’est un limpide chant d’amour qui s’élève. Qu’il est doux d’aimer près d’une fontaine ! Des nymphes glissent sous les feuilles. La forêt mystérieuse respire au loin. Tout concourt à éveiller des impressions fraîches comme la source qui court dans les fleurs. O poésie, jeunesse du monde !

La bougie consumée avait eu deux ou trois sursauts d’agonie, noircissant le fond du chandelier.

Les carrioles des laitiers commençaient de rouler dans les rues vides ; les quais voyaient passer dans le petit jour les tramways d’ouvriers épaissis par derrière de grappes humaines. Les étoiles pâlissaient dans le coin du ciel qu’encadraient les toits. Le livre avait glissé contre le mur et Michel renversé dormait, la bouche entr’ouverte, le bras étendu sur le drap qui sculptait son corps allongé.