Elle avait mis ses deux mains sur son pauvre corsage rapiécé et le regardait ; mais comment peindre la douceur de ses yeux, les expressions qui se succédaient, et ce tremblement de sa bouche pure. Il la voyait, comme son cœur ne devait jamais l’oublier, sur le fond brillant de la mer, debout à la proue de l’humble pinasse.
Elle s’élança, faillit tomber dans le sable humide, fit quelques pas ; puis se mit à courir, penchée en avant, et il lui fallait se retenir pour ne pas traverser la plage les bras grands ouverts.
Trois ans après.
Pour Michel, raffermi, et sa mère, qui n’avait pas répondu un mot, effrayée sans doute, ne cherchant même plus à savoir indirectement aucune nouvelle de son fils, il ne devait désormais y avoir qu’une rencontre, brève et muette, la vie manquant rarement de pousser un jour l’un vers l’autre, à la manière des aveugles, et pour quelque ultime confrontation, les êtres qui se sont cruellement blessés.
Un après-midi de novembre, Michel était allé à Bordeaux pour faire des achats de fil et de cordes qui devaient servir à la réparation des filets. Quelques jours avant, sa hâte d’élargir son horizon le pressant toujours, il avait signé un engagement dans la marine ; ne fallait-il pas qu’il se libérât pour épouser au plus tôt Estelle, devenue l’humble étoile de sa destinée, et dont le nom gravé au couteau sur des écorces de la forêt enchantait son cœur d’une ardeur cachée.
Que de fois, quand il naviguait la nuit, vent arrière, la lune en poupe, il avait rêvé d’un bateau sur lequel il appareillerait plus tard pour aller en plein océan, seul avec celle qui l’avait peu à peu guéri. L’ombre du mât se dessinait noire sur la voile. Il passait devant Arcachon illuminé ; derrière les vitrages du Casino se profilaient, passant et repassant, en ombres chinoises, des couples enlacés ; mais laissant cette atmosphère brillante de fête, il virait de bord et s’éloignait au sifflement de l’eau fendue par l’étrave.
Le large l’attirait, les grandes houles que soulève la brise soufflant contre le courant. O nuits de velours gris et argent, sonnailles éparses des bouées ! Longues déchirures ourlées de nuages où la lune fait glisser un éclat de neige ! Phare et océan, grandes présences que le marin sent confusément, la main sur sa barre, en ces heures où s’alourdissent les paupières sur le regard scrutant l’horizon !
Michel tirait parfois une bordée pour revenir longer une plage où la silhouette d’un homme s’était détachée, avançant à pas lents, escorté de grands lévriers blancs, par un soir d’été qu’il n’oublierait plus. Les pins rapprochés formaient le fond de ce tableau nocturne ; et celui qui passait lui apparaissant dans une sorte de halo de rêve, comme fit autrefois Byron magnifique et empoisonné d’un philtre fatal à un jeune homme enivré de pressentiment, remuait en lui un monde d’émotions.
— D’Annunzio…