Un poète ! Oui ! Et un enchanteur qui avait capté ces voix de l’univers païen éparses dans le feu, la mer et le vent. Michel savait que le monde latin frémissait des exaltations de son génie. Cette fois où il l’avait aperçu, debout sur la plage, en face d’un petit bateau noir qui portait le joyau d’un feu, reconnaissant à ses chiens le royal promeneur, Michel s’était senti étourdi de joie. Il avait abattu la voile pour demeurer là, bercé par les lames courtes ; et c’était une de ces brûlantes nuits d’août où la mer fait feu, phosphorescente sous un ciel sans lune.
Michel s’était assis sur le bordage drapé de toile. La pinasse l’emportait d’un mouvement presque insensible. Ainsi, seul sur cette mer fourmillante d’un feu sacré, s’écartant lentement de la silhouette qui s’effaçait, il ne sentait plus que ces grandes forces d’amour et de rêve que l’exaltation fait jaillir des sources du cœur.
Michel s’était laissé dériver longtemps, quelques marins pêchaient au flambeau. Il croisa un de ces brûlots résineux que l’on voit s’embraser, répandant une odeur fumeuse, sur un coin de mer tout échevelé de reflets où passent des ombres ; puis il en aperçut un autre, bouée en fusion. Une grosse étoile déroula sa flamme du ciel jusqu’au bassin comme une torche renversée. Cette nuit dense et noire était saturée de feu.
Michel avait pris les avirons. Il ramait lentement dans l’eau merveilleuse, où les étincelles d’or vert s’égouttaient. Il sentait une électricité partout autour de lui, l’enveloppant d’un souffle embrasé ; et toujours ce feu tourmenté, épars, avec ses myriades d’étincelles bleuâtres, s’émiettant dans les remous opaques de la mer, éveillant l’impression d’une fête inquiétante qu’à soi-même se donne le monde.
Alors, dans cette sorte de palpitation, d’émotion ravie, à cette heure où il éprouvait la fierté de posséder en lui toute la beauté éparse sous ses yeux, Michel avait senti un souvenir se former au plus intime de sa conscience, en même temps que son cœur fondait de gratitude pour le maître qui lui avait révélé la vie de l’esprit.
Michel s’arrêta un moment de ramer, laissant traîner ses avirons. Avec le temps, l’idée mûrissait que l’abbé Danizous avait été la lumière civilisatrice placée sur sa route ; sans lui, au plus sauvage de la forêt, il eût peut-être écouté des voix confuses, trop inculte pour jamais connaître son âme ; ni le crissement sans fin des cigales, ni les senteurs qui font les poumons dilatés et la bouche amère, n’eussent touché en lui ce fonds de pensées et de sentiments dont l’éducation l’avait enrichi ; et il n’aurait pas eu cela, cette émotion devant les choses, l’enthousiasme et le recueillement intérieur où l’on se sent vivre.
Comme la pinasse contournait le pied de la croix, Michel revit l’abbé soutenu par des oreillers, avec sa face de cadavre, sur la chaise de sangle où il s’étendait sous la galerie pendant les derniers temps qui l’avaient acheminé à son agonie ; mais c’était, par lueurs, le même regard absorbant la flamme qui restait au cœur.
Toujours ce désordre des choses matérielles sans cesse refoulées, témoignant du mépris où il les tenait par leur état de délabrement, et qui semblaient prendre sur ce mourant les revanches de la pauvreté ; et aussi, jusqu’au dernier souffle, la générosité et le scrupule de se détacher. « Emporte tout cela, » avait-il dit à Michel, en montrant les livres entassés. L’adolescent avait transporté à pleines brouettes sa bibliothèque. Admirable capital humain ! A côté des chefs-d’œuvre classiques des poètes, des philosophes chrétiens et des moralistes, l’abbé Danizous avait accumulé tant d’ouvrages, poussé par la curiosité d’un esprit élevé qui cherche dans les joies de la pensée à la fois le remède et l’oubli des maux de cette terre.
La pinasse raclait un fond de sable, à ce moment où la basse mer obligeait les pêcheurs d’attendre en face du port, et la phosphorescence de l’eau ajoutait à l’obscurité. Michel se rappela les regards que l’abbé mourant lui jetait encore ; c’était dans ses yeux une pensée cachée, quelque chose monté du dedans ; et comme on voit un rayon de phare balayer soudain l’obscurité, l’idée lui venait, puis la certitude que l’abbé Danizous avait offert pour lui en expiation son corps et son âme ; cette vie si longtemps haletante et martyrisée, aujourd’hui radieuse, et qui n’avait achevé de se détruire que pour se refaire.
Une heure avait passé sans que le flot soulevât la barque échouée. Michel s’était accoudé au plat-bord ; il pleurait avec la sensation profonde que quelque chose fondait dans son cœur ; et c’était bien vrai qu’il se sentait, avec une certitude totale, racheté, sauvé par ce saint qui l’avait aimé, lavé du crime qui souillait sa vie par une réversibilité terrible sans qu’il l’eût commis.