Ainsi solitaire, dans sa barque noire échouée non loin de la croix, il rappelait bien ceux-là dont parle saint Paul, reniés par le monde et possédant tout, ayant d’ailleurs trouvé sur sa route obscure les plus purs missionnaires que le ciel ait jamais désignés pour aller au-devant d’un enfant malheureux, la religion, l’amour et ces voix mystérieuses de la poésie qui remontent du fond des âges.

Ce jour-là, où il était venu à Bordeaux par le train de la matinée, Michel avait confusément revécu ces choses ; l’approche du départ et aussi un de ces avertissements qui échappent à notre contrôle, touchaient à son insu des places sensibles au fond de son être.

Il sortait de chez le cordier, à la nuit tombante, chargé d’un rouleau de câble et d’un gros colis. C’était dans une rue étroite et noire du plus vieux Bordeaux, où les marchands de vanneries encombrent le trottoir de cages d’osier, à côté des entrées voûtées qui soufflent des relents de poissons salés.

L’affaire était faite, et il s’en retournait vers la gare. Dans un grand cours, où il déboucha, apercevant de loin sur un ciel d’automne pâli par le soir les arbres estompés de vapeur et les tours de la cathédrale, un rassemblement s’était formé derrière un tramway ; il attendit, put monter enfin, casa avec peine son paquet, et demeura debout sur la plate-forme.

Or, il n’avait pas vu, à l’intérieur, assise à côté de son mari, sa mère qui regardait vers la porte ouverte ; la longue voiture lourdement chargée contournait la place, et la vue du portail, sculpté de guirlandes entre les statues, avec un poteau de pierre divisant l’entrée, remettait sous ses yeux le soir lointain et cinglé de pluie où l’orage l’avait pourchassé. Souvenir qui semblait bien mort ! Il se rappela, en homme qui revoit une période close de sa vie, cette existence misérable faite d’attentes vaines et de faux espoirs qui tournait peu à peu en rancune toutes les forces de son cœur.

Ce fut à ce moment qu’il la reconnut. Est-ce qu’il se faisait illusion ? Il se crut d’abord indifférent, n’éprouva rien ; mais l’employé s’étant approché, et comme Michel cherchait son porte-monnaie, il s’aperçut que sa main tremblait.

Quand il se tourna de nouveau vers elle, ce fut son mari qu’il regarda ; cet homme, au visage allongé par une barbe noire, le regard distrait, et qui le frappait par un air de bonté et d’intelligence, c’était l’être pour lequel il avait sans le connaître nourri tant de haine !

« Que va-t-il faire ? » se demandait Laure, anéantie. Son cœur battait. Elle le croyait capable des pires éclats et s’abandonnait aux événements. Depuis cette lettre qu’il avait écrite, et qui respirait une haine terrible, elle désespérait de ce grand fils, tour à tour sévère pour lui et pour elle, s’accusant, certes, mais songeant qu’elle n’avait pas mérité de le trouver à ce point violent et ingrat.

Leurs yeux ne s’étaient pas rencontrés. Laure, troublée, blottie au bout de la banquette, répondait à peine à son mari, qui se penchait vers elle, ne regardant pas du côté de la plate-forme ; les secousses du tram jetaient les uns sur les autres les voyageurs ; le contrôleur avançait peu à peu dans le couloir, et Laure disparut derrière lui, se montra de nouveau, fut cachée encore ; mais, à cause de cette inquiétude qu’elle laissait paraître, que lui seul voyait, Michel savait avec toute la force d’une intuition, plutôt d’un instinct qui lentement le désengourdissait, qu’elle aussi venait de le reconnaître.

Un grand chapeau cachait le haut de son visage ; peut-être était-ce l’éclairage cru qui la vieillissait, creusant la commissure qui ourlait sa bouche ; mais elle lui parut différente, et quelque chose se troublait en lui à la voir maigrie, la lèvre inférieure plus tombante et lasse dans le sourire.