Mais l’enfant ne voulait rien entendre ; secoué par une explosion de larmes, de colère, il confessait enfin ses rancunes :
— Voici… Tous les gens d’ici ont un nom. Moi, je n’en ai pas. Je suis resté six ans à l’école. Les autres enfants me criaient : bâtard… Je les ai battus. Partout où je vais, chez le boulanger, chez l’épicière, ce sont des mots et des réflexions. Bâtard ! Bâtard ! Ce matin encore… Mais je suis allé dans les bois avec la chienne, pour ne voir personne. Il a plu, j’ai ramassé un sac de pignes. Seulement j’ai eu faim et je suis rentré. Je pensais bien que vous viendriez. Mais il faut me dire mon nom ou m’abandonner tout à fait. Je n’ai plus besoin que l’on paie pour moi. Qu’est-ce que cela me fait ? Je sais ramer. Si Picquey ne veut pas m’emmener aux parcs, il y en a d’autres qui m’embarqueront. J’ai quatorze ans, je peux travailler.
Il marchait vite, le souffle coupé.
Un cheval qui pacageait s’approcha d’une clôture pour les voir passer. Laure, tremblante, regardait Michel. Pour la première fois, il lui montrait un visage où de vraies larmes avaient coulé, le visage d’un enfant qui a reçu et donné des coups, et sur lequel sa propre faute s’inscrivait en marques brûlantes. Ses yeux étaient agrandis et ses joues creusées. Il avait vieilli en quelques minutes.
— Pourquoi venez-vous sans qu’on le sache ? Vous pouvez bien me le dire, à moi !
— Non, répliqua-t-elle, d’un ton de prière, en s’interrompant pour l’embrasser, non, je ne le peux pas. Veux-tu que je sois la plus misérable des femmes à cause de toi ?
— Mais pourquoi… pourquoi ?
Devant ces dangers incompréhensibles, ce monde obscur de gens inconnus qui pesaient de loin sur sa vie, et dont il ne fallait attendre, semblait-il, ni pitié, ni pardon possible, une détresse profonde l’envahit, le sentiment d’être infiniment petit, impuissant, perdu dans ses larmes ; et comme amolli par cette source de souffrance qui coulait au fond de sa poitrine, il se serra contre sa mère et lui prit le bras. Cette pression muette la troubla plus que n’avait fait sa colère.
— Tu te tourmentes, lui dit-elle, d’une voix apitoyée, en posant la main sur sa tête. Il ne faudrait pas tant réfléchir. Plus tard, quand tu sauras ce qu’est la vie…
Ne parlons plus de cela, reprit-elle avec épouvante. J’ai fait pour toi ce que j’ai pu. Ne parle de moi à personne, jamais, je te le demande, jamais !