Comme les Picquey n’étaient pas rentrés, Laure accompagnée de Michel alla sur le port avant de repartir. Le flot approchait, sans qu’on pût distinguer les barques, et le lit du chenal n’était encore qu’un sillon de vase. Un vol de bernaches errait au-dessus de ce désert, volant bas, rasant de leurs ailes les boues irisées. Le ciel gardait la couleur des bourrasques grises. Mais une étroite lagune d’un jaune de soufre, étirée au couchant par-dessus les dunes, glaçait la vase d’un reflet fragile et phosphorescent.
Laure s’arrêta un moment sur le port, pénétrée et comme retrempée par cette haleine de la mer, par ces odeurs de goémons et de coquillages, par cette impression de nature sauvage et solitaire dont l’atmosphère était imprégnée. Ce qu’elle éprouvait ressemblait à la joie d’être transportée dans un monde vierge. Ses yeux cherchaient les yeux de Michel, mais il regardait vers la lisière douteuse de l’eau, les jambes écartées et les mains aux poches, son cache-nez flottant.
— Tu es heureux ici ?
Il fronça ses sourcils et baissa la tête.
— Qu’est-ce que tu as ? reprit-elle de sa voix persuasive qui donnait un accent de douceur aux mots les plus simples. Regarde-moi donc ! Tu ne me réponds pas. Aimerais-tu mieux vivre enfermé dans un collège, comme les enfants qui travaillent du matin au soir ?
— Oh ! non, non.
Il parcourut des yeux avec une sorte de passion violente le ciel et la mer, merveilleuse arène des chasses et des pêches qui était son seul univers.
Sur la route, entre les jardinets serrés devant les maisons, il se tut encore, redoutant d’être entendu par les gens occupés à trier les huîtres. Un énorme chêne-liège, derrière une grille, enténébrait l’angle d’un carrefour. Mais un peu plus loin, dans le découvert d’un chemin de traverse qui filait au milieu des prés et des pins, leurs voix s’élevèrent : celle de Michel, amère et rageuse, coupée de sanglots.
— Si je te promets, suppliait Laure, que je te répondrai plus tard, que tu sauras tout ?
Et en disant ceci, peut-être, comme tant d’autres femmes, cherchait-elle seulement à éluder la difficulté, à gagner du temps.