— Il est là, madame, il vient de rentrer.
Comme il ne s’était pas levé tout de suite, elle le surprit, devant la table nappée d’une toile cirée, avalant en hâte une bouchée de pain qui gonflait sa gorge. Il recula sa chaise et se mit debout. Sous le plafond bas, elle eut un léger saisissement à le voir si grand. Il avait maigri. Son visage, creusé par la croissance, rapportait des courses en plein air un reflet de vie sauvage et de liberté. Elle eut l’impression que ses yeux s’étaient élargis.
— Tu ne m’attendais pas ?
Les deux enfants restaient interdits comme si son entrée venait d’interrompre une explication. Estelle, gênée, détournait la tête dans le demi-jour pour cacher ses yeux enfiévrés et ses joues brûlantes. Qu’avait fait Michel ? Pourquoi s’était-il caché dans le bois ? Quand il avait ouvert la porte, à le voir paraître affamé, le visage ruisselant de sueur et de pluie, haletant d’avoir couru deux ou trois kilomètres avec la brouette, elle n’avait pu se contenir. Tout en posant sur la table une soupière couverte qu’elle gardait chaude au milieu des cendres, ses petites mains brunes tremblaient de colère.
— Oui, je le dirai.
— Laisse-moi tranquille.
La mauvaise humeur de Michel ajoutait encore aux griefs accumulés depuis le matin. Adolescente, elle sentait vibrer des nerfs de femme qui a attendu, battu le pays, inventé le pire et qui, prête à sangloter de joie, éclate en reproches. Laure ne paraissait pas s’en apercevoir. Elle avait attiré Michel près de l’humble fenêtre et mis ses deux mains sur ses épaules. Il baissait le front. Elle lui souriait.
— Embrasse-moi.
Elle le regardait avec un mélange de joie, de crainte et d’étonnement. Il avait les cheveux mouillés et sentait le bois. Quand elle le serra dans ses bras, avec son tablier tout souillé de boue, elle crut respirer un âcre parfum de terre et de feuilles mortes.