Un petit trot saccadé secoua dans la charrette le lot de brebis : les unes couchées en travers dont dodelinait la tête busquée ; deux autres debout, écrasées contre les barreaux, leur toison tremblant sur les jambes grêles.

Maintenant elle était de nouveau seule sur la route : « Quel temps ! » pensait-elle. Mais elle n’avait pas le choix des jours. Puisque son mari était à Paris, pour un de ces voyages d’affaires où elle se refusait à l’accompagner, il n’y avait qu’à marcher contre pluie et vent. Aussi allait-elle, poussée par une force que son cœur même ne connaissait pas. Où était la créole indolente qui restait parfois étendue sur un divan des journées entières, et que son mari, quand il rentrait, enveloppait d’un sourire presque paternel comme si elle eût été une enfant. Il y a une honte secrète pour les femmes dans l’aveuglement de ceux qui les aiment. Elle revoyait les yeux de Marc : dans ce visage brûlé par le surmenage, et qui, jeune encore, lui avait toujours paru vieux, la vie du cœur concentrait sa flamme voilée. On lui disait, à l’époque de son mariage, qu’elle avait un bonheur extraordinaire d’épouser un homme d’élite. Elle en était alors excédée. Maintenant l’idée de le perdre faisait courir en elle un frisson. N’était-il pas son refuge et son seul appui ? Elle ne voyait pas la corruption profonde du mensonge. Il n’y avait à ses yeux qu’un mal : celui de souffrir ; elle en avait pour elle et les siens une horreur instinctive qui étouffait toutes les autres voix, lui inspirant des efforts cachés dont personne ne l’eût crue capable. Ce jour-là encore, à mesure qu’elle avançait dans le grand vent, elle avait l’impression confuse d’accroître un mérite qui l’élevait à ses propres yeux.

Tout à l’heure, bercée par les secousses amorties du train, elle avait longuement songé à Michel. Que ce petit était difficile ! Mère, elle entrevoyait l’instant redoutable où l’enfant commence à comprendre. Ce que l’instinct réclamait en elle, c’était une sorte d’union muette ; un amour sans yeux, sans voix, sans oreilles, refoulé dans l’ombre qui lui fut assignée par la destinée. Elle songeait à la petite maison des Picquey ; à la voir si chétive, avec le plafond d’une treille sur sa galerie, qui aurait pu croire que c’était là le but de son voyage, l’asile qui cachait son secret tragique ? Qu’une étincelle s’en fût échappée, l’incendie aurait ravagé sa vie tout entière comme court, dans l’étendue haletante de la lande, le fléau du feu.

Elle se souvint que, toute jeune femme, elle rêvait la nuit de lettre anonyme. Mais, au fond même de ce cauchemar, elle se réfugiait dans un sentiment de confiance étrange. Les illusions d’un esprit puéril répandaient aussi sur l’avenir un jour favorable : le petit grandissait ; il serait un homme. Quelle mère, pensant à son fils, l’admirant d’être grand, fort, beau d’intelligence, ne se sent portée par une foi aveugle en son étoile ? N’était-ce pas un prodige que toutes les circonstances se fussent rencontrées pour le doter d’un fonds de santé et d’instruction ? Elle croyait entendre les recommandations de la sage-femme. « Faites-lui d’abord un tempérament. Les gens qui se portent bien sont toujours heureux. » Cela avait été la chance de Michel, en même temps qu’il grandissait chez de braves gens, d’être pris en affection par le curé, l’abbé Danizous. Que l’enfant fût instruit par ce jeune prêtre, distingué, savant, qui avait montré tant de réserve, n’était-ce pas d’un heureux augure ? Tout en évitant de le rencontrer, parce qu’elle éprouvait vis-à-vis de lui des sentiments mélangés de honte, de pudeur et d’inquiétude, gardant d’ailleurs de l’unique visite qu’elle lui avait faite une impression lourde et pénible, Laure se reposait dans la pensée que l’abbé pousserait son fils. Pourquoi cet enfant, aussi bien qu’un autre, ne pourrait-il atteindre aux places les plus hautes ? Combien d’hommes étaient simplement fils de leurs œuvres, pour reprendre une expression qu’elle méditait naïvement, en tirant la jouissance d’être rassurée. En un temps où il est convenu de dire que l’intelligence peut atteindre à tout, il n’est guère de gens sans expérience, de femmes surtout, qui ne vivent dans l’espoir du miracle ; rien n’étant plus propre d’ailleurs à entretenir cette illusion que l’incertitude même d’une destinée difficile, obscure, dont on ne peut sortir que par un mérite extraordinaire.

Maintenant encore, dans la solitude de cette route vide, des idées heureuses l’accompagnaient. Michel, du moins, n’aurait pas souffert. Quel reproche pourrait-il lui faire, alors qu’elle avait de loin veillé sur lui, le sauvant de l’abandon, de la misère et des duretés qui sont le lot des enfants que nul ne veut reconnaître. Son fils, même sans foyer, exilé de son milieu naturel, était celui qu’elle avait porté ! Il restait au centre de cette vie secrète où sommeillent les tendresses engourdies et les vieux remords. Le sourire au coin de sa bouche s’approfondissait, creusait un pli triste.

— Qu’il réussisse ! qu’il soit heureux !

La demeure des Picquey se trouvait à une centaine de mètres du port, derrière des cabanes entre lesquelles s’enchevêtraient des ruelles et de minces jardins grillagés. La jeune femme chercha le loquet du portillon.

L’endroit formait une cour avec un entour de hangars où l’on rangeait le bois et triait les huîtres. Le figuier d’un jardin voisin penchait par-dessus la clôture un bras vigoureux sur la petite aile en planches où logeait Michel, et qui avait été ajoutée en équerre au bout de la galerie. Une odeur de mer imprégnait le vent. La dépouille rousse d’une macreuse se balançait à un clou contre la maison.

C’était une masure crépie à la chaux, encapuchonnée de son toit de tuiles, rabattu très bas, rapiécé et feutré de mousses, que précédait le plafond ensellé d’une treille posée sur des perches. Quand Laure frappa, Soumise, jaillissant du bûcher avec des bonds, des abois de colère, l’encercla d’une ronde de jeune chienne. Elle se pencha pour la caresser : « Là, là, laisse-moi. » Mais Estelle entr’ouvrait la porte.

— Michel ?