— S’il ne m’avait pas écoutée, nous n’aurions pas de pain à manger, disait Elvina.

Cette grosse femme, la face ronde comme une lune, poussait les affaires. Leur voisin, le père Milos, qui aimait les cartes, le cabaret, et tétait sa pipe sur le port du matin au soir, laissait se perdre deux ou trois parcs. Le meilleur se trouvait à gauche de la croix. Elle lui en avait sous-loué un morceau. Il avait fallu acheter sou par sou les tuiles, la chaux et le matériel. C’était à ce moment qu’Elvina qui nourrissait sa petite Estelle avait pris Michel.

Il y avait quatorze ans que ces choses s’étaient passées. On racontait encore qu’Elvina touchait des mille et des mille. Chacun sait que l’imagination populaire voit souvent des bœufs là où il n’y a pas même un œuf. En réalité, à force de travailler nuit et jour et d’user leurs mains sur les rames, les Picquey s’étaient tirés de la misère. Ils posaient maintenant huit mille tuiles dans le parc qu’ils venaient d’obtenir, près de l’île-aux-Oiseaux ; et ils avaient aussi leur maison, deux embarcations effilées, une vieille et une neuve, passées au goudron, avec le mât, la voile, les grands avirons et le grappin au bout d’un fort câble : tous ces appareils s’accumulant la nuit dans la voilerie, sorte de hangar près du bassin, où les paquets de filets étaient accrochés aux cloisons de planches. Leur fils aîné, Justin, achevait son service sur un croiseur. La petite Estelle, qui avait fait sa communion avec Michel, restait maintenant à la maison. Mais la vie et les choses s’étaient transformées sans qu’Elvina en sût davantage que le premier jour sur la mère de son nourrisson.

— Pourvu qu’elle paie ! disait Sylvain.

Il se moquait pas mal du reste, en homme qui ne voulait connaître, quoi qu’il arrivât, que la figure des pièces de cent sous.


Elle allait, la tête baissée, luttant avec peine contre la bourrasque, un grand vent souple qui l’enlaçait de la tête aux pieds. Des deux côtés de la route, on ne voyait que des pacages et la lisière des bois de pins. Comme elle avait une démarche pleine de grâce, avec des arrêts, des hésitations, il lui fallait deux ou trois fois plus de temps pour arriver jusqu’au village que n’en aurait mis une Arésienne au pas rapide.

Elle avait porté plusieurs fois la main à sa toque, retenu les pans de son long manteau battant les chevilles. Loin de s’alarmer des regards qui, tout à l’heure, la dévisageaient, elle ne pensait qu’à l’averse proche, tournant vers l’ouest, où de grands nuages bas absorbaient le jour, son visage à moitié caché dans les fourrures.

Le charreton du commissionnaire passa près d’elle. L’homme, assis sur la cage à claire-voie, sa blouse blanchie par les lavages pavoisée de pièces gros bleu, conduisait un vieil âne habillé de bourre. Il frappa avec les cordes les reins misérables rayés de la croix :

— Hup, hup…