C’était un vieux bonhomme, le béret tiré sur ses besicles, avec un nez de rapace encadré par une paire de favoris blancs. Comme il nourrissait pour Sylvain, soupçonné de lui avoir soustrait jadis une paire d’avirons, et encore une bouée avec sa cloche, de vieilles rancunes, sa bouche incisée sur des gencives dépourvues de dents laissait tomber des mots sarcastiques.

Sylvain faisait virer sa petite tête sur son cou d’oiseau :

— Je sais ce que je sais.

Autant dire qu’il ne savait rien. Curieux, sans doute, mais lâche au fond, et craignant de se compromettre, il n’avait jamais joué serré avec cette femme. Que lui importait ! quant à monter un soir dans le même train que l’inconnue, la suivre et voir où elle habitait, quelqu’un d’habile aurait pu le faire. L’idée en était venue plus d’une fois aux gens avisés ; mais Bordeaux semblait loin, et les marins, fort affairés sur leurs parcs en toutes saisons, ayant aussi en tête la pêche et la chasse, ne perdaient pas de vue leurs pinasses.

Tout le village répétait cent contes sur l’enfant. Ce n’était pas que les bâtards fussent rares dans ce petit pays, mais leur histoire n’intéressait pas : quelque retour de fête, l’aventure brutale que le peuple classe parmi les choses inévitables.

Il en allait tout autrement pour le nourrisson d’Elvina. Chacun flairait un roman d’amour comme on en lit dans les feuilletons. Les précautions de la sage-femme, Mme Chautard, qui pinçait sa bouche à chaque question, il ne faut pas demander si cela fit parler. Cette accoucheuse établie à Bordeaux plaçait des enfants dans le pays. Mais elle ne s’était jamais entourée d’un si grand mystère. Elle-même avait un matin de novembre apporté le petit. On la regarda descendre du train, le paquet blanc couché dans ses bras. Puis le bruit courut que l’épicière, Mme Lalande, l’avait mise en rapport avec Elvina.

C’était, comme chacun s’en souvenait, l’hiver où un terrible raz de marée ravagea la côte. Mais il y eut un malheur pire. Les pluies gonflaient ces filets d’eau douce qui filtrent vers le bassin au milieu des pins. On commença de dire que les « doussains » allaient faire mourir les huîtres. Elles étaient devenues belles et grasses ; puis, tout à coup, les pauvres, les voilà mortes ! Il en périssait des milliers par jour. Les pêcheurs, rassemblés sur le port au retour des parcs, se lamentaient chacun avec ses jurons ; mais, entre tous, Sylvain s’emportait et criait misère comme si on lui eût retiré le pain de la bouche.

Sa femme et lui avaient du mal à élever leurs deux enfants. Quand ils s’étaient mariés, ils n’avaient qu’une pièce d’argent blanc en poche ; et Elvina une seule chemise qu’elle lavait les jours de soleil et faisait sécher sur-le-champ. En ce temps-là, le boulanger inscrivait encore sur son ardoise le pain à crédit. Le monde, disait Elvina, n’était pas dur comme aujourd’hui. Sylvain se fût contenté de se louer au jour le jour pour la pêche et de braconner dans la forêt : il était au fond fantaisiste comme un Gascon. L’âpreté ne lui vint qu’avec les écus.

On disait de lui qu’il savait parler aux « messieurs ». Un jour, à Arcachon, le prince de Monaco le reconnut : Sylvain l’avait un soir servi à table, dix ans avant, alors qu’il achevait son service sur le Travailleur, un vieux bateau venu pour l’inauguration des docks de Bordeaux. Le prince, qui était bel homme, pas plus fier qu’un autre, et ami du peuple, l’avait amené au casino, tout mal ficelé qu’il était, pieds nus, son vieux jersey troué au coude, et avait même exigé que Sylvain fût seul à le servir dans un grand banquet que le Yachting Club lui offrait le soir. « Mais, mon prince, je suis trop sale ! — Cela me plaît comme cela. » Tout au moins Sylvain s’en vantait, et aussi de ne s’être laissé manquer de rien, au point d’avoir bu avant le petit jour quatre ou cinq bouteilles de Cliquot sans se douter qu’il était traître, parce que le champagne n’est pas comme ces vins qui noient l’estomac.

C’était un petit homme desséché, plus vif que le feu, leste d’allure, la bouche insidieuse et tordue comme une vipère, et qui avait autant de tours dans son sac que de vieilles cordes dans sa voilerie. Actif, à la manière des marins qui dorment d’un œil, se règlent sur le ciel et sur la marée, et n’ont jamais deux journées pareilles, il passait volontiers une nuit blanche pour poser un piège. Si une loutre mangeait le poisson dans les réservoirs du château, il était à parier que Sylvain, et seulement en deux ou trois jours, saurait au juste d’où venait la bête et sur quelle écluse il fallait l’attendre : en toutes choses un Gascon renforcé, sec et léger comme un oiseau, la langue dorée, les rancunes longues, flattant les riches et amassant contre eux sa bile et son fiel.